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Victor Hugo - L'Année terrible

Et c'est nous qui prendrons l'Allemagne. Ecoutez:
Franchir notre frontière, entrer dans nos cités,

Voir chez nous les esprits marcher, lire nos livres,

Respirer l'air profond dont nos penseurs sont ivres,

C'est rendre à son insu son épée au progrès;

C'est boire à notre coupe, accepter nos regrets,

Nos deuils, nos maux féconds, nos voeux, nos espérances;

C'est pleurer nos pleurs; c'est envier nos souffrances;

C'est vouloir ce grand vent, la révolution;

C'est comprendre, ô Germains! ce que sait l'alcyon,

Que l'orage farouche est pour l'onde une fête,

Et que nous allons droit au but dans la tempête,

En lui laissant briser nos mâts et nos agrès.

Les rois donnent aux champs les peuples pour engrais,
Et ce meurtre s'appelle ensuite la victoire;

Ils jettent Austerlitz ou Rosbach à l'histoire,

Et disent: c'est fini. - Laissons le temps passer.

Ce qui vient de finir, ô rois, va commencer.

Oui, les peuples sont morts, mais le peuple va naître,

A travers les rois l'aube invincible pénètre;

L'aube c'est la Justice et c'est la Liberté.

Le conquérant se sent conquis. Dompteur dompté,

Il s'étonne; en son coeur plein d'une vague honte

Une construction mystérieuse monte;

Belluaire imbécile entré chez un esprit,

Il est la bête. Il voit l'idéal qui sourit,

Il tremble, et n'ayant pu le tuer, il l'adore.

Le glacier fond devant le rayon qui le dore.

Un jour, comme en chantant Linus lui remuait

Sa montagne, Titan, roi du granit muet,

Cria: ne bouge pas, roche glacée et lourde!

La roche répondit: crois-tu que je sois sourde ?

Ainsi la masse écoute et songe; ainsi s'émeut,

Quand mai des rameaux noirs vient desserrer le noeud,

Quand la sève entre et court dans les branches nouvelles,

L'arbre qu'emplissait l'ombre et qu'empliront les ailes.

L'homme a d'informes blocs dans l'esprit, préjugés,

Vice, erreur, dogmes faux d'égoïsme rongés;

Mais que devant lui passe une voix, un exemple,

Toutes ces pierres vont faire en son âme un temple.

Homme! Thèbe éternelle en proie aux Amphions!

Ah! délivrez-vous donc, nous vous en défions,
Allemands, de Pascal, de Danton, de Voltaire!

Teutons, délivrez-vous de l'effrayant mystère

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