|
Victor Hugo - L'Année terrible
Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna; L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie; C'est à qui reniera la vaincue; et la joie Des rois pillant, pareils aux bandits des Adrets, Charme l'Europe et plaît au monde... - Ah! je voudrais, Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, Je te proclame, toi que ronge le vautour, Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!
VIII
NOS MORTS
Ils gisent dans le champ terrible et solitaire. Leur sang fait une mare affreuse sur la terre; Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert; Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert, Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes; Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant; La neige les modèle avec son linceul blanc; On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée, Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée; Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard; Sur l'immobilité de leur sommeil hagard Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies Que les suppliciés promenés sur des claies; Sous eux rampent le ver, la lame et la fourmi; Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre; Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre, Sont comme ceux auxquels Ézéchiel parlait; On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet, La balafre du sabre et le trou de la lance; Le vaste vent glacé souffle sur ce silence; Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.
O morts pour mon pays, je suis votre envieux.
IX
A QUI LA VICTOIRE DEFINITIVE ?
Sachez-le, puisqu'il faut, Teutons, qu'on vous l'apprenne, Non, vous ne prendrez pas l'Alsace et la Lorraine,
|