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Victor Hugo - L'Année terrible

Le droit est au-dessus de Tous; nul vent contraire
Ne le renverse; et Tous ne peuvent rien distraire

Ni rien aliéner de l'avenir commun.

Le peuple souverain de lui-même, et chacun

Son propre roi; c'est là le droit. Rien ne l'entame.

Quoi! l'homme que voici, qui passe, aurait mon âme!

Honte! il pourrait demain, par un vote hébété,

Prendre, prostituer, vendre ma liberté!

Jamais. La foule un jour peut couvrir le principe;

Mais le flot redescend, l'écume se dissipe,

La vague en s'en allant laisse le droit à nu.

Qui donc s'est figuré que le premier venu

Avait droit sur mon droit! qu'il fallait que je prisse

Sa bassesse pour joug, pour règle son caprice!

Que j'entrasse au cachot s'il entre au cabanon!

Que je fusse forcé de me faire chaînon

Parce qu'il plaît à tous de se changer en chaîne!

Que le pli du roseau devînt la loi du chêne!

Ah! le premier venu, bourgeois ou paysan,
L'un égoïste et l'autre aveugle, parlons-en!

Les révolutions, durables, quoi qu'il fasse,

Ont pour cet inconnu qui jette à leur surface

Tantôt de l'infamie et tantôt de l'honneur,

Le dédain qu'a le mur pour le badigeonneur.

Voyez-le, ce passant de Carthage ou d'Athènes

Ou de Rome, pareil à l'eau qui des fontaines

Tombe aux pavés, s'en va dans le ruisseau fatal,

Et devient boue après avoir été cristal.

Cet homme étonne, après tant de jours beaux et rudes,

Par son indifférence au fond des turpitudes

Ceux mêmes qu'ont d'abord éblouis ses vertus;

Il est Falstaff après avoir été Brutus;

Il entre dans l'orgie en sortant de la gloire;

Allez lui demander s'il sait sa propre histoire,

Ce qu'était Washington ou ce qu'a fait Barra,

Son coeur mort ne bat plus aux noms qu'il adora.

Naguère il restaurait les vieux cultes, les bustes

De ses héros tombés, de ses aïeux robustes,

Phocion expiré, Lycurgue enseveli,

Riego mort et voyez maintenant quel oubli!

Il fut pur, et s'en lave; il fut saint, et l'ignore;

Il ne s'aperçoit pas même qu'il déshonore

Par l'oeuvre d'aujourd'hui son ouvrage d'hier;

Il devient lâche et vil, lui qu'on a vu si fier;

Et, sans que rien en lui se révolte et proteste,

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