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Victor Hugo - L'Année terrible
Indigne-toi, grand peuple. O nation suprême, Tu sais de quel coeur tendre et filial je t'aime. Amérique, je pleure. Oh! douloureux affront! Elle n'avait encor qu'une auréole au front. Son drapeau sidéral éblouissait l'histoire. Washington, au galop de son cheval de gloire, Avait éclaboussé d'étincelles les plis De l'étendard, témoin des devoirs accomplis, Et, pour que de toute ombre il dissipe les voiles, L'avait superbement ensemencé d'étoiles. Cette bannière illustre est obscurcie, hélas! Je pleure... - Ah! sois maudit, malheureux qui mêlas Sur le fier pavillon qu'un vent des cieux secoue Aux gouttes de lumière une tache de boue!
IV
AU CANON LE V. H.
Ecoute-moi, ton tour viendra d'être écouté. O canon, ô tonnerre, ô guerrier redouté, Dragon plein de colère et d'ombre, dont la bouche Mêle aux rugissements une flamme farouche, Pesant colosse auquel s'amalgame l'éclair, Toi qui disperseras l'aveugle mort dans l'air, Je te bénis. Tu vas défendre cette ville. O canon, sois muet dans la guerre civile, Mais veille du côté de l'étranger. Hier Tu sortis de la forge épouvantable et fier; Les femmes te suivaient. Qu'il est beau! disaient-elles. Car les Cimbres sont là. Leurs victoires sont telles Qu'il en sort de la honte, et Paris fait de loin Signe aux princes qu'il prend les peuples à témoin. La lutte nous attend; viens, ô mon fils étrange, Doublons-nous l'un par l'autre, et faisons un échange, Et mets, ô noir vengeur, combattant souverain, Ton bronze dans mon coeur, mon âme en ton airain.
O canon, tu seras bientôt sur la muraille. Avec ton caisson plein de boîtes à mitraille, Sautant sur le pavé, traîné par huit chevaux, Au milieu d'une foule éclatant en bravos, Tu t'en iras, parmi les croulantes masures, Prendre ta place altière aux grandes embrasures Où Paris indigné se dresse, sabre au poing. Là ne t'endors jamais et ne t'apaise point.
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