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Victor Hugo - L'Année terrible
Dante grondait. L'esprit des penseurs redoutables, Grave, orageux, pareil au mystérieux vent Soufflant du ciel profond dans le désert mouvant Où Thèbes s'engloutit comme un vaisseau qui sombre, Ce fauve esprit, chargé des balaiements de l'ombre, A, certes, autre chose à faire que d'aller Caresser, dans la nuit trop lente à s'étoiler, Ce grand monstre de pierre accroupi qui médite, Ayant en lui l'énigme adorable ou maudite; L'ouragan n'est pas tendre aux colosses émus; Ce n'est pas d'encensoirs que le sphinx est camus. La vérité, voilà le grand encens austère Qu'on doit à cette masse où palpite un mystère, Et qui porte en son sein qu'un ventre appesantit Le droit juste mêlé de l'injuste appétit.
O genre humain! lumière et nuit! chaos des âmes.
La multitude peut jeter d'augustes flammes. Mais qu'un vent souffle, on voit descendre tout à coup Du haut de l'horreur vierge au plus bas de l'égout La foule, cette grande et fatale orpheline; Et cette Jeanne d'Arc se change en Messaline. Ah! quand Gracchus se dresse aux rostres foudroyants, Quand Cynégire mord les navires fuyants, Quand avec les Trois-Cents, hommes faits ou pupilles, Léonidas s'en va tomber aux Thermopyles, Quand Botzaris surgit, quand Schwitz confédéré Brise l'Autriche avec son dur bâton ferré, Quand l'altier Winkelried, ouvrant ses bras épiques, Meurt dans l'embrassement formidable des piques, Quand Washington combat, quand Bolivar paraît, Quand Pélage rugit au fond de sa forêt, Quand Manin, réveillant les tombes, galvanise Ce vieux dormeur d'airain, le lion de Venise, Quand le grand paysan chasse à coups de sabot Lautrec de Lombardie et de France Talbot, Quand Garibaldi, rude au vil prêtre hypocrite, Montre un héros d'Homère aux monts de Théocrite, Et fait subitement flamboyer à coté De l'Etna ton cratère, ô sainte Liberté! Quand la Convention impassible tient tête A trente rois, mêlés dans 1a même tempête, Quand, liguée et terrible et rapportant 1a nuit, Toute l'Europe accourt, gronde et s'évanouit, Comme aux pieds de la digue une vague écumeuse,
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