bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'Année terrible

A ceux qu'on a vaincus montrer qu'on est leurs frères,
Est juste et sage; il faut s'entendre, il faut s'unir;

Je rappelai qu'un Dieu nous voit, que l'avenir,

Sombre lorsqu'on se hait, s'éclaire quand on s'aime,

Et que le malheur croît pour celui qui le sème;

Je déclarai qu'on peut tout calmer par degrés;

Que des assassinats ne sont point réparés

Par un crime nouveau que sur l'autre on enfonce;

Qu'on ne fait pas au meurtre une bonne réponse

En mitraillant des tas de femmes et d'enfants;

Que changer en bourreaux des soldats triomphants,

C'est leur faire une gloire où la honte surnage;

Et, pensif, je me mis en travers du carnage.

Triste, n'approuvant pas la grandeur du linceul,

Estimant que la peine est au coupable seul,

Pensant qu'il ne faut point, hélas! jeter le crime

De quelques-uns sur tous, et punir par l'abîme

Paris, un peuple, un monde, au hasard châtié,

Je dis: Faites justice, oui, mais ayez pitié!

Alors je fus l'objet de la haine publique.

L'église m'a lancé l'anathème biblique,

Les rois l'expulsion, les passants des cailloux;

Quiconque a de la boue en a jeté; les loups,

Les chiens, ont aboyé derrière moi; la foule

M'a hué presque autant qu'un tyran qui s'écroule;

On m'a montré le poing dans la rue; et j'ai dû

Voir plus d'un vieil ami m'éviter éperdu.

Les tueurs souriants et les viveurs féroces,

Ceux qui d'un tombereau font suivre leurs carrosses,

Les danseurs d'autrefois, égorgeurs d'à présent,

Ceux qui boivent du vin de Champagne et du sang,

Ceux qui sont élégants tout en étant farouches,

Les Haynau, les Tavanne, ayant d'étranges mouches,

Noires, que le charnier connaît, sur leur bâton,

Les improvisateurs des feux de peloton,

Le juge Lynch, le roi Bomba, Mingrat le prétre,

M'ont crié: Meurtrier! et Judas m'a dit: Traître!

II

Quoi! rester fraternel, c'est être chimérique!
Rêver l'Europe libre autant que l'Amérique,

Réclamer l'équité, l'examen, la raison,

C'est faire du nuage et du vent sa maison!

Voir un triomphe vaste et dur, ne pas s'y joindre,

Empêcher qu'il soit pire et tâcher qu'il soit moindre,

< page précédente | 109 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.