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Victor Hugo - L'Année terrible

Songez-y, ne peut-il perdre enfin patience ?

Le croirait-on ? j'écoute en moi la conscience!
Quand j'entends crier: mort! frappez! sabrez! je vais

Jusqu'à trouver qu'un meurtre au hasard est mauvais;

Je m'étonne qu'on puisse, à l'époque où nous sommes,

Dans Paris, aller prendre une dizaine d'hommes,

Dire: Ils sont à peu près du quartier qui brûla,

Mitrailler à la hâte en masse tout cela,

Et les jeter vivants ou morts dans la chaux vive;

Je recule devant une fosse plaintive;

Ils sont là, je le sais, l'un sur l'autre engloutis,

Le mâle et la femelle, hélas! et les petits!

Coupables, ignorants, innocents, pêle-mêle;

Autour du noir charnier mon âme bat de l'aile.

Si des râles d'enfants m'appellent dans ce trou,

Je voudrais de la mort tirer le froid verrou;

J'ai par des voix sortant de terre l'âme émue;

Je n'aime pas sentir sous mes pieds qu'on remue,

Et je ne me suis pas encore habitué

A marcher sur les cris d'un homme mal tué;

C'est pourquoi, moi vaincu, moi proscrit imbécile,

J'offre aux vaincus l'abri, j'offre aux proscrits l'asile,

Je l'offre à tous. A tous! Je suis étrange au point

De voir tomber les gens sans leur montrer le poing;

Je suis de ce parti dangereux qui fait grâce;

Et demain j'ouvrirai ma porte, car tout passe,

A ceux qui sont vainqueurs quand ils seront vaincus;

Je suis pour Cicéron et je suis pour Gracchus;

Il suffit pour me faire indulgent, doux et sombre,

Que je voie une main suppliante dans l'ombre;

Faible, à ceux qui sont forts j'ose jeter le gant.

Je crie: Ayez pitié! Donc je suis un brigand.

Dehors ce monstre! il est chez nous! Il a l'audace
De se croire chez lui! d'habiter cette place,

Ce quartier, ce logis, de payer les impôts,

Et de penser qu'il peut y dormir en repos!

Mais s'il reste, l'Etat court des périls, en somme.

Il faut bien vite mettre à la porte cet homme!

Je suis un scélérat. C'est une trahison,
Quand tout le monde est fou, d'invoquer la raison.

Je suis un malfaiteur. Faut-il qu'on vous le prouve ?

Comment! si je voyais dans les dents de la louve

Un agneau, je voudrais l'en arracher! Comment!

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