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Victor Hugo - L'Âne
Sur le premier venu fais-en l'expérience. Vois, cet homme a blêmi sur sa bible; voici Qu'il est vieux; l'homme est chauve et le livre est moisi; Les cheveux ont passé de l'homme sur le livre; L'homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre, Tout avoir; secouer le linceul pli par pli; Il s'est rassasié, repu, gavé, rempli; Il sait toute la langue et toute la pensée, Et la géométrie et la théodicée, La légende crédule et le chiffre sournois; Il sait l'assyrien, le persan, le chinois, L'arabe, le gallois, le copte, le gépide, Le tartare, le basque; eh bien, il est stupide. Au fond de cette tête où s'accouple et se fond Tout l'idéal avec tout le réel, au fond De ce polytechnique et de ce polyglotte, L'immensité du vide et du tombeau sanglote.
Oh! ces sophistes lourds, ces casuistes froids, De la tourbe ahurie exploitant les effrois, Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques, Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques, Tous ces pharisiens de l'explication, Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion; Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile, Leur bible de papier ou leur autel d'argile, Jurant par Aristote ou par Thomas d'Aquin, Pour trouver l'éternel furetant un bouquin; Bègues, sourds; demandant à leur dictionnaire Le mot, que l'aigle entend murmurer au tonnerre; Pas un ne comprenant ce splendide credo Qui s'étoile le soir aux plis du noir rideau, Pas un ne se laissant aller, l'âme penchante, À l'attendrissement du point du jour qui chante, Comme je les ai vus disputer, s'acharner, Affirmer, contester, et bruire, et vanner, Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres, De la semence d'ombre en un van de ténèbres!
Comme je les ai vus, dressés sur leur séant, Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant, Ayant l'aveuglement funèbre pour disciple, Rêvant dans l'empyrée un monstre double ou triple, Regardant fuir, tandis qu'effarés nous songions, L'ouragan des erreurs et des religions , Épier s'ils verraient passer dans la rafale
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