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Victor Hugo - L'Âne
Tout en te disant chef de la création, Tu la vois, elle est là, la grande vision, Elle monte, elle passe, elle emplit l'étendue; La chose incontestable, inexplicable, ardue, T'environne, entr'ouvrant ses flamboyants secrets, Pendant que des arrêts, des dogmes, des décrets Sortent d'entre tes dents qui claquent d'épouvante; Tu coupes, souverain, dans de la chair vivante, Tu vas criant: Je suis très haut, je suis le roi! Tu proclames qu'au gré de ton caprice à toi Telle action sera mérite ou forfaiture, Tu prends la plume et fais au droit une rature; Voilà qu'une blancheur pénètre la forêt Et que la lune pâle et sinistre apparaît; Le spectre du réel traverse ta pensée; La loi vraie, immuable et jamais effacée, Passe appuyant sur toi son oeil fixe et pensif. Sur tes deuils, sur ton rire obscur et convulsif, Sur ta raison souvent folle, toujours hautaine, Sur ton temple, qu'il soit de Solime ou d'Athène, Sur tes religions, dieux, enfers, paradis, Sur ce que tu bénis, sur ce que tu maudis, Tu sens la pression du monde formidable; Ton âme, atome d'ombre, et ta chair, grain de sable, Ont sur elles les blocs, les abîmes, les noeuds, Les énigmes du Tout lugubre et lumineux, Et sentent, feuilletant vainement quelque bible, Rouler sur leur néant l'immensité terrible. Le zodiaque énorme, effrayant de clarté, Éternel, tourne autour de ta brièveté. Tu le vois, et tu dis, l'épiant de la terre: - Qu'est-ce donc qu'il me veut, ce fauve sagittaire? Qu'ai-je fait au loin qu'il me regarde ainsi? - Et tu frémis. - Hélas! rien n'est par toi saisi; Tu ne tiens pas le temps, tu ne tiens pas l'espace; Tous les faux biens, rêvés par ton instinct rapace, S'en vont; derrière tous la tombe, âpre fossé, Se creuse; et chacun d'eux, après t'avoir blessé, Passe à travers les doigts de ton poignet tenace; La minute elle-même en fuyant te menace Et, mouche au dard vibrant, se débat dans ta main.
L'aile d'un scarabée et l'odeur d'un jasmin, Si tu veux en sonder le fond, sont des abîmes.
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