bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'Âne

Sans cesse tu subis l'austère obsession
Des êtres te montrant Dieu sous leur transparence

Et l'espèce d'auguste et calme remontrance

Que te fait, selon l'heure et selon la saison,

Rien qu'en se déployant sur le vaste horizon,

La majesté profonde éparse en la nature;

Tu dis: La loi passée et présente et future,

C'est moi; je viens punir, damner, supplicier!

Tu te déclares juste et juge et justicier;

Tu mets ta toge et prends la plus fière attitude,

Tu fais de l'évidence et de la certitude,

Résolvant tout, flétrissant; au bagne celui-ci,

Au gibet celui-là; c'est bien, voici les astres!

Autour de tes bonheurs, autour de tes désastres,

Autour de tes serments à bras tendus prêtés,

Et de tes jugements et de tes vérités,

Les constellations colossales se lèvent;

Les dragons sidéraux s'accroupissent et rêvent

Sur toi, muets, fatals, sourds, et tu te sens nu

Sous la prunelle d'ombre et sous l'oeil inconnu;

Toutes ces hydres ont des soleils sur leurs croupes,

Et chacune est un monde, et chacun de ces groupes

S'offre à toi, triste Oedipe, et ces sphinx du cosmos

Ont leurs énigmes tous dont ils savent les mots;

La création vit, stable, auguste, sacrée,

Et fait en même temps dans le vague empyrée

Un bruit d'inquiétude et de fragilité;

Un long tressaillement glisse dans la clarté,

Un frisson dans la nuit court sous la voûte ignée;

Homme, au-dessus de toi, quoique la destinée

Semble avoir l'épaisseur du bronze par instant,

Ton oreille, écoutant les ténèbres, entend

Tous les frémissements d'une maison de verre.

Homme, pour t'empêcher d'oublier Dieu, pour faire

Par moments se dresser en sursaut ton sommeil,

L'univers met sur toi, dans l'espace vermeil,

La nuit, ce va-et-vient mystérieux et sombre

De flambeaux descendant, montant, marchant dans l'ombre;

Ce voyage des feux dans l'océan d'en haut

S'accomplit sur ton front, et, toi, dans ton cachot,

L'araignée homme, ayant ton égoïsme au centre

De ton oeuvre, et caché dans l'intérêt ton antre,

Inquiet malgré toi de la splendeur des cieux,

Tu regardes, pendant ton guet silencieux,

À travers les fils noirs de tes hideuses toiles,

Ces navigations sublimes des étoiles.

< page précédente | 55 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.