bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - L'Âne

Ce monde est éclatant, clair, ténébreux, mêlé
De miracle orageux, de miracle étoilé;

Il est souffle, âme, esprit, lit, chaos, cimetière;

Dès qu'on veut essayer d'en trouver la frontière

Et de voir par-dessus la terrestre cloison,

À chaque pas que fait le marcheur, l'horizon

Se prolonge, toujours plus noir, toujours plus large;

Or, et je dis ceci, passant, à ta décharge,

Qu'es-tu dans cet ensemble avec ton code, avec

Ton koran turc, ton tsin chinois, ton phédron grec,

Avec tes lumignons que tu nommes lumières,

Avec tes passions basses et coutumières

De tous les faits malsains, équivoques, pervers?

Les blés sont d'or, les flots sont bleus, les bois sont verts,

L'être fourmille et luit dans les métempsycoses,

Juin sourit, couronné du prodige des roses,

L'univers resplendit, ivre et comme écumant

D'un vertige de vie et de rayonnement,

L'aurore chaque jour bâtit la galerie

Des heures dont le luxe à chaque pas varie,

Et le couchant construit au bout du corridor

Des montagnes de pourpre et des portiques d'or;

Tout déborde; une sève ardente et décuplante

Du rocher au rocher, de la plante à la plante,

Court, traverse la brute, et, sous le firmament,

Le grand amour s'accouple avec le grand aimant;

Toi l'homme, en tout cela tu sens ton indigence;

Tes besoins sont posés sur ton intelligence,

Et comme tu ne vois Dieu, soleil de l'esprit,

Qu'à travers cette chair qui sur toi se flétrit,

L'ombre de tes haillons se découpe en ton âme;

Ta difformité raille, attaque, hait, diffame;

L'homme au besoin, funèbre et lamentable jeu,

Fait de son ineptie une ironie à Dieu;

Il rit: - Hein, créateur, dit-il, sommes-nous bêtes! -

Tu te tiens à l'écart des cieux et de leurs fêtes;

Ton exiguïté te rend hargneux, boudeur,

Mauvais; car, la bonté n'étant rien que grandeur,

Toute méchanceté s'explique en petitesse.

Donc je te plains, sentant ta profonde tristesse.
Les faits autour de toi, graves et recueillis,

Vivent, et le mystère épaissit son taillis,

Et laisse à ton regard juste assez d'ouverture

Pour entrevoir leur vague et sévère stature.

Averti dans ton flegme et dans ta passion,

< page précédente | 54 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.