|
Victor Hugo - L'Âne
Comment Manès d'abord s'appela Curbicus; Que sur la langue Apis avait un scarabée; Que Paschasin était évêque à Lilybée, Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit Par le père Sirmond en seize cent dix-huit; Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride; Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride; Que l'esprit saint planait sur les fameux combats De saint Jérôme avec le rabbin Akibas; Que l'absurde se croit; que l'horrible s'adore; Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore; Et comment Mahomet dans tous ses embarras Consultait Sergius aidé de Batiras; Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école; Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau. J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique. J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique, Et jusqu'à Scarron dans son trou de Saint-Cyr; J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir, Au pied du mur humain pauvre bête acculée, Que de manger parfois dans la main d'Apulée Ou de parler avec Balaam dans un coin. Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin, Pas de volume jaune et mangé par les mites, Pas de lourd catalogue informe et sans limites, Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât. J'ai donc étudié beaucoup; le résultat? Un peu d'allongement à mes oreilles tristes.
Et je me suis dit: - Âne, il faut que tu persistes. J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités, D'autres inscriptions à d'autres facultés, Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale, Jurisprudence, droit, esthétique, morale, Chimie... - Oh! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu De longanimité pour dire: - J'ai tout lu, Tout appris, et je suis plus que jamais pécore; Eh bien! je vais apprendre et je vais lire encore!
L'âne poursuivit: - Kant, j'ai donc recommencé, Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé; J'ai remis mon oreille énorme en discipline; J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline, Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo,
|