|
Victor Hugo - L'Âne
Châtiera ce rêveur du tourbillon des astres; Harvey mourra moqué de tous les médicastres; Kind raillera Képler, et tous les culs-de-plomb Ferreront cet oiseau de l'océan, Colomb. Vois, Socrate, par qui le genre humain se hausse, Blêmit sinistrement dans une basse fosse; Deux siècles avant l'heure où Vasco les verra, Dante, oeil mystérieux que Dieu même éclaira, Voit à travers la terre, énorme et sombre geôle, Les quatre étoiles d'or qui sont à l'autre pôle; Il le dit; on le chasse; et c'est ainsi toujours. Dès qu'un flambeau paraît, l'homme crie: Au secours! Qui l'éclaire ou le sert l'irrite; le génie Est une infraction sévèrement punie; Toujours vous proscrivez le grand homme fatal, Sauf à lui dédier plus tard un piédestal; Vos bienfaiteurs, penseurs et sages, ont beau dire: - Cherchons et triomphons! l'infini nous attire; Dans l'océan Progrès il n'est point de cap Non! - L'homme réplique: exil, ciguë et cabanon; Et l'histoire en est pleine, et tous ces Hérodotes Content sous divers noms ces douces anecdotes.
J'ajoute: quelquefois le front des hauts songeurs Se fend, l'idée ayant de trop grandes largeurs, Et comme il est certain que la nature mêle Toujours un peu d'ivresse au lait de sa mamelle, Comme ils sont à la fois brumeux et radieux, Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux! L'excès de vérité n'éblouit-il pas l'âme, Et n'a-t-on pas de grands aveuglements de flamme? Hélas: en peut-il être autrement? Le réel, L'idéal, le progrès, même venu du ciel, Même apporté par Christ, même quand Dieu l'amène, Passant par l'homme aura toujours la marque humaine. Toujours l'idée aura pour nombril le défaut; Toute innovation, même prise là-haut, Par mille côtés vraie, est par un côté fausse; Quel bonheur! la routine à ce détail s'adosse. Après avoir plongé dans la sublimité, Après avoir volé le gouffre illimité, Dans l'humaine cohue obstinée à ses voiles Malheur à qui revient! L'infini plein d'étoiles, Sur la terre où le cuistre admire l'avorton, N'a qu'un débarcadère appelé Charenton.
|