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Victor Hugo - L'Âne

Du mystérieux D qui sert de majuscule
Au mot DIEU flamboyant dans notre crépuscule;

Elle éteint dans les fronts les rayons libéraux.

Vous mutilez des coeurs, ah, niais! ah, bourreaux!

Et vous raccourcissez des âmes! et vous êtes

Dans l'auguste forêt d'horribles ciseaux bêtes!

Vous tondez les instincts, vous rognez les cerveaux;

Sur le patron des vieux vous taillez les nouveaux;

De la création vous troublez l'équilibre;

Ignorant que tout être est fait pour croître libre,

Pour donner telle fleur et vivre en tel milieu,

Que toute âme a sa forme intime devant Dieu,

Et que toute nature a droit à sa broussaille,

Vous tronquez des talents, de même qu'à Versaille,

Ô brutes, vous changez en pains de sucre verts

Le cèdre et le cyprès, géants d'ombre couverts,

Sans même voir, parmi vos bronzes et vos marbres,

L'humiliation de tous ces pauvres arbres,

L'ennui de l'oranger fait pomme, et le chagrin

Des ifs taillés en cône autour du boulingrin.

Pédagogues! toujours c'est ainsi que vous faites.
Tout l'esprit humain doit se mouler sur vos têtes;

Pégase doit brouter dans votre basse-cour,

L'aile morte, et manger de votre foin. Le jour

Où, de votre perruque arrangeant les volutes,

Fiers, perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes

Définir le génie, expliquer la beauté,

Les mauvais estomacs ont dit: Sobriété;

Les myopes ont dit: Soyons ternes; la clique

Des précepteurs, geignant d'un air mélancolique,

A décrété: Le beau, c'est un mur droit et nu.

Donc Rubens est trop rouge et Puget trop charnu;

L'art est maigre; Vénus serait plus belle, étique.

Shakspeare, ce satan de votre art poétique,

Prodigue image, idée et vie à chaque pas;

La nature, imitant Shakspeare, ne voit pas

Sur une vieille pierre une place vacante

Sans la donner à l'herbe ou l'offrir à l'acanthe;

Le lierre énorme où l'art mystérieux se plaît

Emplit Heidelberg comme il emplit Hamlet;

Vous coupez cette ronce auguste qui soupire;

Vous tombez à grands coups de serpe sur Shakspeare,

Marauds, et vous frappez, jusqu'à n'en laisser rien,

Sur le grand chêne où flotte un hymne aérien.

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