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Victor Hugo - L'Âne

Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat,
L'os de l'échine usé par la boucle du bât;

Subir, de l'aube au soir, la secousse électrique

Du nerf de boeuf parfois relayé par la trique;

Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant,

Happé par la mâtin, lapidé par l'enfant,

Tomber de l'un à l'autre, et traverser l'églogue

De la pierre alternant avec le bouledogue;

Vivre, d'un chargement effroyable bossu,

Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu,

Le long de chaque côté et de chaque vertèbre,

De coups de fouet que d'âne on est devenu zèbre,

Tout cela, qui te semble assez rude, n'est rien,

Et le fouet est à peine un souffle éolien,

Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne

À côté de ceci: suivre un cours en Sorbonne;

Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,

Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb;

Dresser son appareil d'oreilles au passage

Des clartés du savant et des vertus du sage;

Épeler Vossius, Scaliger, Salian;

Écouter la façon dont l'homme fait hi-han!

À quoi sert Cracovie? à qui sert Salamanque?
Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque,

Et Cambridge, et Cologne, et Pavie? À quoi sert

De changer l'ignorance en bégaiement disert?

Pourquoi dans des taudis perpétuer des races

De bélîtres rongeant d'informes paperasses?

Que sert de dédier des classes, des cachots,

Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,

Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,

À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres?

Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,

Quel sol labourent-ils? quel blé moissonnent-ils?

À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître

Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître?

À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât

D'un galon le bonnet carré du doctorat?

À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne,

Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne?

Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé
De lueurs en tondant les herbes du fossé,

Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide,

Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide

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