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Victor Hugo - L'Âne
L'homme est après la marche un peu moins avancé; Hélas! X Y Z en sait moins qu'A B C; L'espérance a les yeux plus ouverts que l'algèbre; J'ai toujours entendu, devant le seuil funèbre Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents Les chercheurs, et qui font griffonner aux pédants Tant d'affreux in-quarto, ruine du libraire, L'ignorance hennir et la science braire.
Je viens de voir le blême édifice construit Par l'homme et la chimère, avec l'ombre et le bruit, La rumeur, la clameur, la surdité, la haine. De quoi je sors? Je sors de la besogne vaine; Je viens de travailler, Kant, à la vision. J'ai vu faire à Zéro son évolution. Sur la montagne informe où la brume séjourne, Dans l'obscur aquilon la Tour des langues tourne Sur quatre ailes: calcul, dogme, histoire, raison; Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson; Et, tombant, surgissant, passantes éternelles, S'évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes Se poursuivent toujours sans s'atteindre jamais; Elles portent en bas la lueur des sommets, Et rapportent en haut le gouffre, et la folie Des souffles les tourmente et les hâte et les plie. L'intérieur est plein d'on ne sait quel brouillard; Le râle du savoir s'y mêle au cri de l'art; Ô machine farouche! on dirait que les meules Sont vivantes, et vont et roulent toutes seules; Et l'on entend gémir l'esprit humain broyé; Tout l'édifice a l'air d'un monstre foudroyé; On voit là s'agiter, geindre, monter, descendre, Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre, Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin; L'un verse là son Dieu, l'autre offre son destin; On s'appelle, on s'entr'aide, on s'insulte, on se hèle; On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle; Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons; L'erreur rôde, la foi chante, l'orgueil s'exalte, Et l'on se presse, et point de trêve, et pas de halte; Le crépuscule filtre aux poutres du plafond Par les toiles qu'Ignace et Machiavel font; Tous vont; celui-ci grimpe et celui-là se vautre; Tous se parlent; pas un n'entend ce que dit l'autre; L'aile adresse en fuyant à l'aile qu'elle suit
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