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Victor Hugo - Han d'Islande

douleur dans toute son étendue, parce que bien peu de coeurs ont connu l'amour dans toute sa
profondeur. Alors, étranger en quelque sorte à sa propre existence, on se crée pour soi-même une solitude

morne, un vide immense, et, pour l'être absent, je ne sais quel monde effrayant de périls, de monstres et

de déceptions; les diverses facultés qui composaient notre nature se changent et se perdent en un désir

infini de l'être qui nous manque; tout ce qui nous environne est hors de notre vie. Cependant on respire,

on marche, on agit, mais sans la pensée. Comme une planète égarée qui aurait perdu son soleil, le corps

se meut au hasard; l'âme est ailleurs.

XVIII

Sur un grand bouclier ces chefs impitoyables
Épouvantent l'enfer de serments effroyables;

Et près d'un taureau noir qu'ils viennent d'égorger,

Tous, la main dans le sang, jurent de se venger.

Les Sept Chefs devant Thèbes.

Les rivages de Norvège abondent en baies étroites, en criques, en récifs, en lagunes, en petits caps
tellement multipliés qu'ils fatiguent la mémoire du voyageur et la patience du topographe. Autrefois, à en

croire les discours populaires, chaque isthme avait son démon qui le hantait, chaque anse sa fée qui

l'habitait, chaque promontoire son saint qui le protégeait; car la superstition mêle toutes les croyances

pour se faire des terreurs. Sur la grève de Kelvel, à quelques milles au nord de la grotte de Walderhog, un

seul endroit, disait-on, était libre de toute juridiction des esprits infernaux, intermédiaires ou célestes.

C'était la clairière riveraine dominée par le rocher sur le sommet duquel on apercevait encore quelques

vieilles ruines du manoir de Ralph ou Radulphe le Géant. Cette petite prairie sauvage, bordée au

couchant par la mer, et étroitement encaissée dans des roches couvertes de bruyères, devait ce privilège

au nom seul de cet ancien sire norvégien, son premier possesseur. Car quelle fée, quel diable, ou quel

ange eût osé se faire l'hôte ou le patron du domaine autrefois occupé et protégé par Ralph le Géant?

Il est vrai que le nom seul du formidable Ralph suffisait pour imprimer un caractère effrayant à ces lieux
déjà si sauvages. Mais, à tout prendre, un souvenir n'est pas si redoutable qu'un esprit; et jamais un

pêcheur, attardé par le gros temps, en amarrant sa barque dans la crique de Ralph, n'avait vu le follet rire

et danser, parmi des âmes, sur le haut d'un rocher, ni la fée parcourir les bruyères dans son char de

phosphore traîné par des vers luisants, ni le saint remonter vers la lune après sa prière.

Si pourtant, la nuit qui suivit le grand orage, les houles de la mer et la violence du vent eussent permis à
quelque marinier égaré d'aborder dans cette baie hospitalière, peut-être eût-il été frappé d'une

superstitieuse épouvante en contemplant les trois hommes qui, cette nuit-là, s'étaient assis autour d'un

grand feu, allumé au milieu de la clairière. Deux d'entre eux étaient couverts de grands chapeaux de

feutre et des larges pantalons des mineurs royaux. Leurs bras étaient nus jusqu'à l'épaule, leurs pieds

cachés dans des bottines fauves; une ceinture d'étoffe rouge soutenait leurs sabres recourbés et leurs

longs pistolets. Tous deux portaient une trompe de corne suspendue à leur cou. L'un était vieux, l'autre

était jeune; et l'épaisseur de la barbe du vieillard, la longueur des cheveux du jeune homme, ajoutaient

quelque chose de sauvage à leurs physionomies, naturellement dures et sévères.

À son bonnet de peau d'ours, à sa casaque de cuir huilé, au mousquet fixé en bandoulière à son dos, à sa
culotte courte et étroite, à ses genoux nus, à ses sandales d'écorce, à la hache étincelante qu'il portait à la

main, il était facile de reconnaître, dans le compagnon des deux mineurs, un montagnard du nord de la

Norvège.

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