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Victor Hugo - Han d'Islande

Avant de raconter le reste de la scène, il n'est peut-être pas inutile de décrire le lieu où elle se passait;
c'était - le lecteur l'a sans doute déjà deviné - dans, un de ces édifices lugubres que la pitié publique et la

prévoyance sociale consacrent aux cadavres inconnus, dernier asile de morts qui la plupart ont vécu

malheureux; où se pressent le curieux indifférent, l'observateur morose ou bienveillant, et souvent des

amis, des parents éplorés, à qui une longue et insupportable inquiétude n'a plus laissé qu'une lamentable

espérance. A l'époque déjà loin de nous, et dans le pays peu civilisé où j'ai transporté mon lecteur, on

n'avait point encore imaginé, comme dans nos villes de boue et d'or, de faire de ces lieux de dépôt des

monuments ingénieusement sinistres et élégamment funèbres. Le jour n'y descendait pas à travers une

ouverture de forme tumulaire, le long d'une voûte artistement sculptée, sur des espèces de couches où

l'on semble avoir voulu laisser aux morts quelques-unes des commodités de la vie, et où l'oreiller est

marqué comme pour le sommeil. Si la porte du gardien s'entr'ouvrait, l'oeil, fatigué par des cadavres nus

et hideux, n'avait pas, comme aujourd'hui, le plaisir de se reposer sur des meubles élégants et des enfants

joyeux. La mort était là dans toute sa laideur, dans toute son horreur; et l'on n'avait point encore essayé

de parer son squelette décharné de pompons et de rubans.

La salle où se trouvaient nos interlocuteurs était spacieuse et obscure, ce qui la faisait paraître plus
spacieuse encore; elle ne recevait de jour que par la porte carrée et basse qui s'ouvrait sur le port de

Drontheim, et une ouverture grossièrement pratiquée dans le plafond, d'où une lumière blanche et terne

tombait avec la pluie, la grêle ou la neige, selon le temps, sur les cadavres couchés directement

au-dessous. Cette salle était divisée dans sa largeur par une balustrade de fer à hauteur d'appui. Le public

pénétrait dans la première partie par la porte carrée; on voyait dans la seconde six longues dalles de

granit noir, disposées de front et parallèlement. Une petite porte latérale servait, dans chaque section,

d'entrée au gardien et à son aide, dont le logement remplissait les derrières de l'édifice, adossé à la mer.

Le mineur et sa fiancée occupaient deux des lits de granit; la décomposition s'annonçait dans le corps de

la jeune fille par les larges taches bleues et pourprées qui couraient le long de ses membres sur la place

des vaisseaux sanguins. Les traits de Gill paraissaient durs et sombres; mais son cadavre était si

horriblement mutilé, qu'il était impossible de juger si sa beauté était aussi réelle que le disait la vieille

Olly.

C'est devant ces restes défigurés qu'avait commencé, au milieu de la foule muette, la conversation dont
nous avons été le fidèle interprète.

Un grand homme, sec et vieux, assis les bras croisés et la tête penchée sur un débris d'escabelle dans le
coin le plus noir de la salle, n'avait paru y prêter aucune attention jusqu'au moment où il se leva

subitement en criant: Paix, paix, radoteuses! et vint saisir le bras du soldat.

Tout le monde se tut; le soldat se retourna et partit d'un brusque éclat de rire à la vue de son singulier
interrupteur, dont le visage hâve, les cheveux rares et sales, les longs doigts et le complet accoutrement

de cuir de renne, justifiaient amplement un accueil aussi gai. Cependant un murmure s'élevait dans la

foule des femmes, un moment interdites: - C'est le gardien du Spladgest [Nom de la morgue de

Drontheim].

- Cet infernal concierge des morts! - Ce diabolique Spiagudry! - Ce maudit sorcier...

- Paix, radoteuses, paix! Si c'est aujourd'hui jour de sabbat, hâtez-vous d'aller retrouver vos balais;
autrement ils s'envoleront tout seuls. Laissez en paix ce respectable descendant du dieu Thor.

Puis Spiagudry, s'efforçant de faire une grimace gracieuse, adressa la parole au soldat:

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