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Victor Hugo - Han d'Islande

rugissement qu'il poussait comme une bête féroce avait fait donner le nom de Han. Oui, il attaqua
celui que personne n'osait attaquer; mais l'amour lui donnait des forces de lion. Il délivra sa bien-aimée

Lucy, la rendit à son père, et le père la lui donna.

Or tout le village fut joyeux le jour où l'on unit ces deux fiancés. Lucy, seule, paraissait sombre. Jamais
pourtant elle n'avait attaché un regard plus tendre sur son cher Caroll; mais ce regard était aussi triste que

tendre, et, dans la joie universelle, c'était un sujet d'étonnement. De moment en moment, plus le bonheur

de son ami semblait croître, plus ses yeux exprimaient de douleur et d'amour. - O ma Lucy, lui dit Caroll

après la sainte cérémonie, la présence de ce brigand, qui est un malheur pour toute la contrée, aura donc

été un bonheur pour moi! - On remarqua qu'elle secoua la tête et ne répondit rien.

Le soir vint; on les laissa seuls dans leur chaumière neuve, et les danses et les jeux redoublèrent sur la
place du village, pour célébrer la félicité des deux époux.

Le lendemain matin, Caroll Stadt avait disparu; quelques mots de sa main furent remis au père de Lucy
Pelnyrh par un chasseur des monts de Kole, qui l'avait rencontré avant l'aube, errant sur les grèves du

golfe. Le vieux Will Pelnyrh montra ce papier au pasteur et au syndic, et il ne resta de la fête de la veille

que l'abattement et le morne désespoir de Lucy.

Cette catastrophe mystérieuse consterna tout le village, et l'on s'efforça vainement de l'expliquer. Des
prières pour l'âme de Caroll furent dites dans la même église où, quelques jours auparavant, lui-même

avait chanté des cantiques d'actions de grâces sur son bonheur. On ne sait ce qui retint à la vie la veuve

Stadt. Au bout de neuf mois de solitude et de deuil, elle mit au monde un fils, et, le jour même, le village

de Golyn fut écrasé par la chute du rocher pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mère. Gill Stadt n'annonçait en rien qu'il
dût ressembler à Caroll. Son enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore.

Quelquefois un petit homme sauvage - dans lequel des montagnards qui l'avaient vu de loin affirmaient

reconnaître le fameux Han d'Islande - venait dans la cabane déserte de la veuve de Caroll, et ceux qui

passaient alors près de là en entendaient sortir des plaintes de femme et des rugissements de tigre.

L'homme emmenait le jeune Gill, et des mois s'écoulaient; puis il le rendait à sa mère, plus sombre et

plus effrayant encore.

La veuve Stadt avait pour cet enfant un mélange d'horreur et de tendresse. Quelquefois elle le serrait dans
ses bras de mère, comme le seul lien qui l'attachât encore à la vie; d'autres fois elle le repoussait avec

épouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul être au monde ne savait ce qui bouleversait son coeur.

Gill avait passé sa vingt-troisième année; il vit Guth Stersen, et l'aima avec fureur. Guth Stersen était
riche, et il était pauvre. Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de l'or. Depuis

lors sa mère n'en avait plus entendu parler.

Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait, avec sa lampe à demi éteinte, dans sa
cabane, sous ces murs vieillis comme elle dans la solitude et le deuil, muets témoins de la mystérieuse

nuit de ses noces. Inquiète, elle pensait à son fils, dont la présence, si vivement désirée, allait lui rappeler,

et peut-être lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mère aimait son fils, tout ingrat qu'il était. Et

comment ne l'aurait-elle pas aimé? elle avait tant souffert pour lui!

Elle se leva, alla prendre au fond d'une vieille armoire un crucifix rouillé dans la poussière. Un moment
elle le considéra d'un oeil suppliant; puis tout à coup, le repoussant avec effroi: - Prier! cria-t-elle; est-ce

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