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Victor Hugo - Han d'Islande

Celui qui meurt au son redouté de la trompette,
Celui qui meurt au bruit pacifique des oraisons.

Sont l'objet de tes soins, prodigués également

À l'homme pieux, sous le casque ou sous la tonsure.

Hymne à saint Anselme.

- Oui, maître, nous devons en vérité un pèlerinage à la grotte de Lynrass. Eût-on cru que cet ermite, que
je maudissais comme un esprit infernal, serait notre ange sauveur, et que la lance qui semblait nous

menacer à tout moment nous servirait de pont pour franchir le précipice?

C'est en ces termes assez burlesquement figurés que Benignus Spiagudry faisait éclater aux oreilles
d'Ordener sa joie, son admiration et sa reconnaissance pour l'ermite mystérieux. On devine que nos deux

voyageurs sont sortis de la Tour-Maudite. Au point où nous les retrouvons, ils ont même déjà laissé assez

loin derrière eux le hameau de Vygla et suivent péniblement une route montueuse, entrecoupée de mares

ou embarrassée de grosses pierres que les torrents passagers de l'orage ont déposées sur la terre humide et

visqueuse. Le jour ne paraît pas encore; seulement les buissons qui couronnent les rochers des deux côtés

du chemin se détachent du ciel déjà blanchâtre comme des découpures noires, et l'oeil voit les objets,

encore sans couleurs, reprendre par degrés leurs formes à cette lumière terne, et en quelque sorte épaisse,

que le crépuscule du nord verse à travers les froids brouillards du matin.

Ordener gardait le silence, car depuis quelques instants il s'était doucement livré à ce demi-sommeil que
le mouvement machinal de la marche permet quelquefois. Il n'avait pas dormi depuis la veille où il avait

donné au repos, dans une barque de pêcheur amarrée au port de Drontheim, le peu d'heures qui avaient

séparé sa sortie du Spladgest de son retour à Munckholm. Aussi, tandis que son corps s'avançait vers

Skongen, son esprit s'était envolé au golfe de Drontheim, dans cette sombre prison, sous ces lugubres

tours qui renfermaient le seul être auquel il pût dans le monde attacher l'idée d'espérance et de bonheur.

Éveillé, le souvenir de son Éthel dominait toutes ses pensées; endormi, ce souvenir devenait comme une

image fantastique qui illuminait tous ses rêves. Dans cette seconde vie du sommeil, où l'âme existe un

moment seule, où l'être physique avec tous ses maux matériels semble s'être évanoui, il voyait cette

vierge bien aimée, non plus belle, non plus pure, mais plus libre, plus heureuse, plus à lui. Seulement, sur

la route de Skongen, l'oubli de son corps, l'engourdissement de ses facultés ne pouvaient être complets;

car de temps en temps une fondrière, une pierre, une branche d'arbre, heurtant ses pieds, le rappelaient

brusquement de l'idéal au réel. Il relevait alors la tête, entr'ouvrait ses yeux fatigués, et regrettait d'être

retombé de son beau voyage céleste dans son pénible voyage terrestre, où rien ne le dédommageait de ses

illusions enfuies que l'idée de sentir contre son coeur cette boucle de cheveux qui lui appartenait en

attendant qu'Éthel tout entière fût à lui. Puis ce souvenir ramenait la charmante image fantastique, et il

remontait mollement, non dans son rêve, mais dans sa vague et opiniâtre rêverie.

- Maître, répéta Spiagudry d'une voix plus forte, qui, jointe au choc d'un tronc d'arbre, réveilla Ordener,
ne craignez rien. Les archers ont pris sur la droite avec l'ermite en sortant de la tour, et nous sommes

assez loin d'eux pour pouvoir parler. Il est vrai que jusqu'ici le silence était prudent.

- Vraiment, dit Ordener en bâillant, vous poussez la prudence un peu loin. Il y a trois heures au moins
que nous avons quitté la tour et les archers.

- Cela est vrai, seigneur; mais prudence ne nuit jamais. Voyez, si je m'étais nommé au moment où le chef
de cette infernale escouade a demandé Benignus Spiagudry, d'une voix pareille à celle dont Saturne

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