bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

vite de ce qu'il y a d'infernal. Quand deux âmes perverses s'étalent réciproquement leur impudique
nudité, leurs mutuelles laideurs les révoltent. Le crime fait horreur au crime même; et deux méchants qui

conversent, avec tout le cynisme du tête-à-tête, de leurs passions, de leurs plaisirs, de leurs intérêts, se

sont l'un à l'autre comme un effroyable miroir. Leur propre bassesse les humilie dans autrui, leur propre

orgueil les confond, leur propre néant les épouvante; et ils ne peuvent se fuir, se désavouer eux-mêmes

dans leur semblable; car chaque rapport odieux, chaque affreuse coïncidence, chaque hideuse parité

trouve en eux une voix toujours infatigable qui la dénonce à leur oreille sans cesse fatiguée. Quelque

secret que soit leur entretien, il a toujours deux insupportables témoins; - Dieu, qu'ils ne voient pas; et la

conscience, qu'ils sentent.

Les conversations confidentielles de Musdoemon étaient d'autant plus fatigantes pour le comte qu'il
mettait toujours sans ménagements son maître de moitié dans les crimes entrepris ou à entreprendre. Bien

des courtisans croient adroit de sauver aux grands l'apparence des mauvaises actions; ils prennent sur eux

la responsabilité du mal, et laissent même souvent à la pudeur du patron la consolation d'avoir semblé

résister à un crime profitable. Musdoemon, par un raffinement d'adresse, suivait la marche contraire. Il

voulait paraître conseiller rarement et toujours obéir. Il connaissait l'âme de son maître comme son maître

connaissait la sienne; aussi ne se compromettait-il qu'en compromettant le comte. La tête que le comte

aurait le plus volontiers fait tomber, après celle de Schumacker, c'était celle de Musdoemon; il le savait

comme si son maître le lui eût dit, et son maître savait qu'il le savait.

Le comte avait appris ce qu'il voulait apprendre. Il était satisfait. Il ne lui restait plus qu'à congédier
Musdoemon.

- Musdoemon, dit-il avec un sourire gracieux, vous êtes le plus fidèle et le plus zélé de mes serviteurs.
Tout va bien et je le dois à vos soins. Je vous fais secrétaire intime de la grande chancellerie.

Musdoemon s'inclina profondément.

- Ce n'est pas tout, poursuivit le comte, je vais demander pour vous une troisième, fois l'ordre de
Dannebrog; mais je crains toujours que votre naissance, votre indigne parenté...

Musdoemon rougit, pâlit, et cacha les altérations de son visage en s'inclinant de nouveau.

- Allez, dit le comte lui présentant sa main à baiser, allez, seigneur secrétaire intime, rédiger votre
placeat
. Il trouvera peut-être le roi dans un moment de bonne humeur.

- Que sa majesté l'accorde ou non, je suis confus et fier des bontés de votre grâce.

- Dépêchez-vous, mon cher, car je suis pressé de partir. Il faut tâcher encore d'avoir des renseignements
précis sur ce Han.

Musdoemon, après une troisième révérence, entr'ouvrit la porte.

- Ah! dit le comte, j'oubliais... En votre qualité nouvelle de secrétaire intime, vous écrirez à la
chancellerie pour qu'on envoie sa destitution à ce syndic de Loevig, qui compromet son rang dans le

canton par une foule de bassesses envers les étrangers qu'il ne connaît pas.

XIV

Le religieux qui visite à minuit le reliquaire,
Le chevalier qui dompte un coursier belliqueux,

< page précédente | 81 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.