bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

garde-noble entoura l'échafaud, et les hulans de Slesvig continrent la foule qui se pressait sur la place.
Quel autre à ma place n'eût été enivré! Debout, et sabre en main, j'attendais sur l'estrade. Tous les regards

étaient fixés sur moi; j'étais en ce moment le personnage le plus important des deux royaumes. Ma

fortune, disais-je, est faite, car que pourraient sans moi tous ces grands seigneurs qui ont juré la perte du

chancelier? Je me voyais déjà exécuteur royal en titre de la capitale; j'avais des valets, des privilèges...

Écoutez! L'horloge du fort sonne dix heures. Le condamné sort de sa prison, traverse la place, monte à

l'échafaud d'un pas ferme et d'un air tranquille. Je veux lui lier les cheveux; il me repousse, et se rend à

lui-même ce dernier service. - Il y avait longtemps, dit-il en souriant au prieur de Saint-André, que je ne

m'étais coiffé moi-même. Je lui offre le bandeau noir, il l'éloigné de ses yeux avec dédain, mais sans me

marquer de mépris. - Mon ami, me dit-il, voilà peut-être la première fois qu'un espace de quelques pieds

rassemble les deux officiers extrêmes de l'ordre judiciaire, le chancelier et le bourreau. Ces paroles sont

restées gravées dans ma tête. Il refuse encore le coussin noir que je voulais mettre sous ses genoux,

embrasse le prêtre, et s'agenouille, après avoir dit d'une voix forte qu'il mourait innocent. Alors je brisai

d'un coup de masse l'écusson de ses armoiries, en criant, comme de coutume:

- Cela ne se fait pas sans une juste cause! Cet affront ébranla la fermeté du comte; il pâlit; mais il se hâta
de dire: - Le roi me les a données, le roi peut me les ôter. Il appuya sa tête sur le billot, les yeux tournés

vers l'est, et moi, je levai mon sabre des deux mains... Écoutez bien! - En ce moment un cri arrive jusqu'à

moi: - Grâce, au nom du roi! grâce pour Schumacker! Je me retourne. C'était un aide de camp qui

galopait vers l'échafaud en agitant un parchemin. Le comte se relève d'un air, non joyeux, mais seulement

satisfait. Le parchemin lui est remis. - Juste Dieu! s'écrie-t-il, la prison perpétuelle! leur grâce est plus

dure que la mort. - Il descend, abattu comme un voleur, de l'échafaud où il était monté serein. Pour moi,

cela m'était égal. Je ne me doutais guère que le salut de cet homme était ma perte. Après avoir démoli

l'échafaud, je rentre chez mon maître, encore plein d'espérances, quoiqu'un peu désappointé d'avoir perdu

l'écu d'or, prix de la chute de la tête. Ce n'était pas tout. Le lendemain je reçois un ordre de départ et un

diplôme d'exécuteur provincial pour le Drontheimhus! Bourreau de province, et de la dernière province

de Norvège! Or sachez, messires, comment de petites causes amènent de grands effets. Les ennemis du

comte, afin de se donner un air de clémence, avaient tout disposé pour que la grâce arrivât un moment

après l'exécution. Il s'en fallut d'une minute; on s'en prit à ma lenteur, comme s'il eût été décent

d'empêcher un personnage illustre de s'amuser quelques instants avant le dernier! comme si un exécuteur

royal qui décapite un grand-chancelier pouvait le faire sans plus de dignité et de mesure qu'un bourreau

de province qui pend un juif! À cela se joignit la malveillance. J'avais un frère, que même je crois avoir

encore. Il était parvenu, en changeant de nom, dans la maison du nouveau chancelier, comte d'Ahlefeld.

À Copenhague, ma présence importuna le misérable. Mon frère me méprise, parce que ce sera peut-être

moi qui le pendrai un jour.

Ici le disert narrateur s'interrompit pour donner passage à sa gaieté, puis il continua:

- Vous voyez, chers hôtes, que j'ai pris mon parti. Ma foi, au diable l'ambition! j'exerce ici honnêtement
mon métier; je vends mes cadavres, ou Bechlie en fait des squelettes, que m'achète le cabinet d'anatomie

de Berghen. Je ris de tout, même de cette pauvre femelle qui a été bohémienne et que la solitude rend

folle. Mes trois héritiers grandissent dans la crainte du diable et de la potence. Mon nom est l'épouvantail

des petits enfants du Drontheimhus. Les syndics me fournissent une charrette et des habits rouges. La

Tour-Maudite me garantit de la pluie comme ferait le palais de l'évêque. Les vieux prêtres que l'orage

pousse chez moi me prêchent, les savants me flagornent. En somme, je suis aussi heureux qu'un autre, je

bois, je mange, je pends, et je dors.

< page précédente | 72 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.