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Victor Hugo - Han d'Islande

amené du désert dans nos villes. Le pauvre Benignus était loin d'avoir l'esprit assez libre pour faire de
son côté des observations psychologiques. Caché derrière Ordener, il se ramassait dans son manteau,

portait une main inquiète à son emplâtre, attirait sur son visage le derrière de sa perruque flottante, et ne

respirait que par gros soupirs.

Cependant l'hôtesse avait servi sur un grand plat de terre le quartier d'agneau rôti, pourvu de sa queue
rassurante. Le bourreau vint s'asseoir en face d'Ordener et de Spiagudry, entre les deux prêtres; et sa

femme, après avoir chargé la table d'une cruche de bière miellée, d'un morceau de rindebrod

[Note: Pain d'écorce dont se nourrit la classe indigente en Norvège.] et de cinq assiettes de bois,

s'assit devant le feu, et s'occupa d'aiguiser les pinces ébréchées de son mari.

- Ça, révérend ministre, dit Orugix en riant, la brebis vous offre de l'agneau. Et vous, seigneur de la
perruque, est-ce le vent qui a ainsi ramené votre coiffure sur votre visage?

- Le vent... seigneur, l'orage.... balbutia le tremblant Spiagudry.

- Allons, enhardissez-vous, mon vieux. Vous voyez que les seigneurs prêtres et moi nous sommes bons
diables. Dites-nous qui vous êtes et quel est votre jeune compagnon le taciturne, et parlez un peu. Faisons

connaissance. Si vos discours tiennent tout ce que promet votre vue, vous devez être bien amusant.

- Le maître plaisante, dit le concierge contractant ses lèvres, montrant ses dents et clignant son oeil pour
avoir l'air de rire, je ne suis qu'un pauvre vieux.

- Oui, interrompit le jovial bourreau, quelque vieux savant, quelque vieux sorcier.

- Oh! seigneur maître, savant oui, sorcier non.

- Tant pis, un sorcier compléterait notre joyeux sanhédrin. - Seigneurs mes hôtes, buvons pour rendre la
parole à ce vieux savant, qui va égayer notre souper. À la santé du pendu d'aujourd'hui, frère prédicateur!

Eh bien! père ermite, vous refusez ma bière? L'ermite avait en effet tiré de dessous sa robe une grande

gourde pleine d'une eau très claire, dont il remplit son verre.

- Parbleu! ermite de Lynrass, s'écria le bourreau, si vous ne goûtez pas de ma bière, je goûterai de cette
eau que vous lui préférez.

- Soit, répondit l'ermite.

- Otez d'abord votre gant, révérend frère, répliqua le bourreau; on ne verse à boire qu'à main nue.

L'ermite fit un signe de refus.

- C'est un voeu, dit-il.

- Versez donc toujours, dit le bourreau.

À peine Orugix eut-il porté son verre à ses lèvres, qu'il le repoussa brusquement, tandis que l'ermite
vidait le sien d'un trait.

- Par le calice de Jésus, révérend ermite, quelle est cette liqueur infernale? je n'en ai point bu de pareille,
depuis le jour où je faillis me noyer dans ma navigation de Copenhague à Drontheim. En vérité, ermite,

ce n'est pas de l'eau de la source de Lynrass; c'est de l'eau de mer.

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