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Victor Hugo - Han d'Islande
clochers de Drontheim. Devant nous, à l'horizon, cette masse noire, c'est la tour; derrière nous; voici la cathédrale, dont les arcs-boutants, plus sombres encore que le ciel, se dessinent comme les côtes de la carcasse d'un mammouth.
- Vygla est-il loin de Skongen? demanda l'autre piéton.
- Nous avons l'Ordals à traverser, seigneur; nous ne serons pas à Skongen avant trois heures du matin.
- Quelle est l'heure qui sonne en ce moment?
- Juste Dieu, maître! vous me faites trembler. Oui, c'est la cloche de Drontheim, dont le vent nous apporte les sons. Cela annonce l'orage. Le souffle du nord-ouest amène les nuages.
- Les étoiles, en effet, ont toutes disparu derrière nous.
- Doublons le pas, mon noble seigneur, de grâce. L'orage arrive, et peut-être s'est-on déjà aperçu à la ville de la mutilation du cadavre de Gill et de ma fuite. Doublons le pas.
- Volontiers. Vieillard, votre fardeau paraît lourd; cédez-le-moi, je suis jeune et plus vigoureux que vous.
- Non, en vérité, noble maître; ce n'est point à l'aigle à porter l'écaille de la tortue. Je suis trop indigne que vous vous chargiez de ma besace.
- Mais, vieillard, si elle vous fatigue? Elle paraît pesante. Que contient-elle donc? Tout à l'heure vous avez bronché, cela a résonné comme du fer.
Le vieillard s'écarta brusquement du jeune homme.
- Cela a résonné, maître! oh non! vous vous êtes trompé. Elle ne contient rien... que des vivres, des habits. Non, elle ne me fatigue pas, seigneur.
La proposition bienveillante du jeune homme paraissait avoir causé à son vieux compagnon un effroi qu'il s'efforçait de dissimuler.
- Eh bien, répondit le jeune homme sans s'en apercevoir, si ce fardeau ne vous fatigue pas, gardez-le.
Le vieillard, tranquillisé, se hâta néanmoins de changer la conversation.
- Il est triste de suivre, la nuit, en fugitifs, une route qu'il serait si agréable, seigneur, de parcourir le jour en observateurs. On trouve sur les bords du golfe, à notre gauche, une profusion de pierres runiques, sur lesquelles on peut étudier des caractères tracés, suivant les traditions, par les dieux et les géants. À notre droite, derrière les rochers qui bordent le chemin, s'étend le marais salé de Sciold, qui communique sans doute avec la mer par quelque canal souterrain, puisque l'on y pêche le lombric marin, ce poisson singulier qui, d'après les découvertes de votre serviteur et guide, mange du sable. C'est dans la tour de Vygla, dont nous approchons, que le roi païen Vermond fit rôtir les mamelles de sainte Étheldera, cette glorieuse martyre, avec du bois de la vraie croix, apporté à Copenhague par Olaüs III, et conquis par le roi de Norvège. On dit que depuis on a essayé inutilement de faire une chapelle de cette tour maudite; toutes les croix qu'on y a placées successivement ont été consumées par le feu du ciel.
En ce moment un immense éclair couvrit le golfe, la colline, les rochers, la tour, et disparut avant que l'oeil des deux voyageurs eût pu discerner aucun de ces objets. Ils s'arrêtèrent spontanément, et l'éclair fut suivi presque immédiatement d'un coup de tonnerre violent, dont l'écho se prolongea de nuage en nuage
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