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Victor Hugo - Han d'Islande

même, de rédiger pour certains journaux impartiaux et éclairés une critique consciencieuse, raisonnée et
surtout piquante de la susdite dissertation future. À ce terrible avis, le pauvre auteur

Obstipuit; steteruntque comae; et vox faucibus haesit;

c'est-à-dire qu'il n'a trouvé d'autre expédient que de laisser dans les limbes, d'où il se préparait à la tirer,
cette dissertation, vierge non encor née, comme parle Jean-Baptiste Rousseau, sur laquelle

grondait une si juste et si rude critique. Son ami lui conseilla de la remplacer tout simplement par une

manière d' avant-propos des éditeurs, dans lequel il pourrait se faire dire très décemment, par ces

messieurs, toutes les douceurs qui chatouillent si voluptueusement l'oreille d'un auteur; il lui en présenta

même plusieurs modèles empruntés à quelques ouvrages très en faveur, les uns commençant par ces

mots: Le succès immense et populaire de cet ouvrage, etc.; les autres par ceux-ci: La célébrité

européenne que vient d'acquérir ce roman, etc.
; ou: Il est maintenant superflu de louer ce livre,
puisque la voix universelle déclare toutes les louanges fort au-dessous de son mérite, etc., etc.

Quoique ces diverses formules, au dire du discret conseiller, ne fussent pas sans quelque vertu tentative,

l'auteur de ce livre ne se sentit pas assez d'humilité et d'indifférence paternelle pour exposer son ouvrage

au désenchantement et à l'exigence du lecteur qui aurait vu ces magnifiques apologies, ni assez

d'effronterie pour imiter ces baladins des foires, qui montrent, comme appât à la curiosité du public, un

crocodile peint sur une toile, derrière laquelle, après avoir payé, il ne trouve qu'un lézard. Il rejeta donc

l'idée d'entonner ses propres louanges par la bouche complaisante de messieurs ses éditeurs. Son ami lui

suggéra alors de donner pour passe-port à son vilain brigand islandais quelque chose qui pût le mettre à

la mode et le faire sympathiser avec le siècle, soit plaisanteries fines contre les marquises, soit amers

sarcasmes contre les prêtres, soit ingénieuses allusions contre les nonnes, les capucins, et autres monstres

de l'ordre social. L'auteur n'eût pas mieux demandé; mais il ne lui semblait pas, à vrai dire, que les

marquises et les capucins eussent un rapport très direct avec l'ouvrage qu'il publie. Il eût pu, à la vérité,

emprunter d'autres couleurs sur la même palette, et jeter ici quelques bonnes pages bien philanthropiques,

dans lesquelles - en côtoyant toutefois avec prudence un banc dangereux, caché sous les mers de la

philosophie, qu'on nomme le banc du tribunal correctionnel - il eût avancé quelques-unes de ces

vérités découvertes par nos sages pour la gloire de l'homme et la consolation du mourant; savoir, que

l'homme n'est qu'une brute, que l'âme n'est qu'un peu de gaz plus ou moins dense, et que Dieu n'est rien;

mais il a pensé que ces vérités incontestables étaient déjà bien triviales et bien usées, et qu'il ajouterait à

peine une goutte d'eau à ce déluge de morales raisonnables, de religions athées, de maximes, de

doctrines, de principes qui nous inondent pour notre bonheur, depuis trente ans, d'une si prodigieuse

façon qu'on pourrait - s'il n'y avait irrévérence - leur appliquer les vers de Régnier sur une averse:

Des nuages en eau tombait un tel degoust,
Que les chiens altérés pouvaient boire debout.

Du reste, ces hautes matières ne se rattachaient pas encore très visiblement au sujet de cet ouvrage, et il
eût été fort embarrassé de trouver une liaison qui l'y conduisit, quoique l'art des transitions soit

singulièrement simplifié depuis que tant de grands hommes ont trouvé le secret de passer sans secousse

d'une échoppe dans un palais, et d'échanger sans disparate le bonnet de police contre la couronne

civique.

Reconnaissant donc qu'il ne saurait trouver dans son talent ni dans sa science, par ses ailes ou par son
bec
, comme dit l'ingénieuse poésie des Arabes, une préface intéressante pour les lecteurs, l'auteur de
ceci s'est déterminé à ne leur offrir qu'un récit grave et naïf des améliorations apportées à cette seconde

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