|
Victor Hugo - Han d'Islande
Le tremblement de Spiagudry redoubla; les deux seules dents qui lui restaient s'entre-choquèrent avec violence.
- Pardonnez, maître, dit-il en courbant l'arc de son grand corps jusqu'au niveau du petit homme, je dormais d'un profond sommeil.
- Veux-tu que je te fasse connaître un sommeil plus profond encore?
Spiagudry fit une grimace de terreur, qui seule pouvait être plus plaisante que ses grimaces de gaieté.
- Eh bien! qu'est-ce? continua le petit homme. Qu'as-tu? Est-ce que ma présence ne t'est pas agréable?
- Oh! mon maître et seigneur, répondit le vieux concierge, il n'est certainement pas pour moi 'de bon heur plus grand que la vue de votre excellence.
Et l'effort qu'il faisait pour donner à sa physionomie; effrayée une expression riante eût déridé tout autre que des morts.
- Vieux renard sans queue, mon excellence t'ordonne de me remettre les vêtements de Gill Stadt. En prononçant ce nom, le visage farouche et railleur du petit homme devint sombre et triste.
- Oh! maître, pardonnez, je ne les ai plus, dit Spiagudry; votre grâce sait que nous sommes obligés de livrer au fisc royal les dépouilles des ouvriers des mines, dont le roi hérite en sa qualité de leur tuteur né.
Le petit homme se tourna vers le cadavre, croisa les bras, et dit d'une voix sourde: - Il a raison. Ces misérables mineurs sont comme l'eider [Note: Oiseau qui donne l'edredon. Les paysana norvégiens lui construisent des nids, ou ils le suprennent et le plumet.]; on lui'fait son nid, on lui prend son duvet.
Puis soulevant le cadavre entre ses bras et l'étreignant fortement, il se mit à pousser des cris sauvages d'amour et de douleur, pareils aux grondements d'un ours qui caresse son petit. À ces sons inarticulés, se mêlaient, par intervalles, quelques mots d'un jargon étrange que Spiagudry ne comprenait pas.
11 laissa retomber le cadavre sur la pierre, et se tourna vers le gardien.
- Sais-tu, sorcier maudit, le nom du soldat né sous un mauvais astre qhi a eu le malheur d'être préféré à Gill par cette fille?
Et il poussa du pied les restes froids de Guth Stersen.
Spiagudry fit un signe négatif.
- Eh bien! par la hache d'Ingolphe, le chef de ma race, j'exterminerai tous les porteurs de cet uniforme; et il désignait les vêtements de l'officier. - Celui dont je veux la vengeance se trouvera dans le nombre. J'incendierai toute la forêt pour brûler l'arbuste vénéneux qu'elle renferme. Je l'ai juré du jour où Gill est mort; et je lui ai donné déjà un compagnon qui doit réjouir son cadavre. - O Gill! te voilà donc là sans force et sans vie, toi qui atteignais le phoque à la nage, le chamois à la course, toi qui étouffais l'ours des monts de Kolè à la lutte; te voilà immobile, toi qui parcourais le Drontheimhus depuis l'Orkel jusqu'au lac de Smiasen en un jour, toi qui gravissais les pics du Dofre-Field comme l'écureuil gravit le chêne; te voilà muet, Gill, toi qui, debout sur les sommets orageux de Kongsberg, chantais plus haut que le tonnerre. O Gill! c'est donc en vain que j'ai comblé pour toi les mines de Fa-roër; c'est en vain que j'ai incendié l'église cathédrale de Drontheim; toutes mes peines sont perdues, et je ne verrai pas se perpétuer
|