bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

ombre jette l'aile de la mort planant sur une tête humaine; comme pour examiner ce qui reste d'un homme
quand l'espérance l'a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se meut, qui respire, qui vit, et qui,

dans un moment, cessera de se mouvoir, de respirer, de vivre, environné d'êtres pareils à lui, auxquels il

n'a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le secourra; ce malheureux, mourant sans être moribond,

courbé à la fois sous une puissance matérielle et sous un pouvoir invisible; cette vie que la société n'a pu

donner, et qu'elle prend avec appareil, toute cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent

vivement les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis, c'est pour nous un objet de

curiosité étrange et douloureuse, que l'infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être

levé.

On se souvient qu'avant d'aller à l'échafaud Ordener devait être amené devant le tribunal, pour être
dégradé de ses titres et de ses honneurs. À peine le mouvement excité dans l'assemblée par son arrivée

eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre héraldique des deux royaumes, et les

statuts de l'ordre de Dannebrog.

Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il recommanda aux assistants le silence et le
respect, ouvrit le livre des chevaliers de Dannebrog, et commença à lire d'une voix haute et sévère:

« - Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puissant, roi de Danemark et de Norvège, des
Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d'Oldenbourg et

de Delmenhurst, savoir faisons - qu'ayant rétabli, sur la proposition de notre grand-chancelier, comte de

Griffenfeld (la voix du président passa si rapidement sur ce nom qu'on l'entendit à peine), l'ordre royal de

Dannebrog, fondé par notre illustre aïeul saint Waldemar,

«Sur ce que nous avons considéré que cet ordre vénérable ayant été créé en souvenir de l'étendard
Dannebrog, envoyé du ciel à notre royaume béni,

«Ce serait mentir à la divine institution de l'ordre si quelqu'un des chevaliers pouvait impunément
forfaire à l'honneur et aux saintes lois de l'église et de l'état, Nous ordonnons, à genoux devant Dieu, que

quiconque, parmi les chevaliers de l'ordre, aura livré son âme au démon par quelque félonie ou trahison,

après avoir été blâmé publiquement par un juge, sera à jamais dégradé du rang de chevalier de notre

royal ordre de Dannebrog.» Le président referma le livre.

- Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Dannebrog, vous vous êtes rendu coupable de
haute trahison, crime pour lequel votre tête va être tranchée, votre corps brûlé, et votre cendre jetée au

vent. - Ordener Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de prendre rang parmi les chevaliers de

Dannebrog. Je vous invite à vous humilier, car je vais vous dégrader publiquement au nom du roi.

Le président étendit la main sur le livre de l'ordre, et s'apprêtait à prononcer la formule fatale sur
Ordener, calme et immobile, lorsqu'une porte latérale s'ouvrit à droite du tribunal. Un huissier

ecclésiastique parut, annonçant sa révérence l'évêque de Drontheimhus.

C'était lui en effet. Il entra précipitamment dans la salle, accompagné d'un autre ecclésiastique qui le
soutenait.

- Arrêtez! seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait n'être plus de son âge; arrêtez! - Le ciel
soit béni! j'arrive à temps:

L'assemblée redoubla d'attention, prévoyant quelque nouvel événement.

< page précédente | 236 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.