reconnaissent mutuellement ennemis des hommes.
- Qui es-tu? demande enfin l'ex-chancelier au brigand.
- Je te dirai mon nom, reprit l'autre, pour te faire fuir. Je suis Han d'Islande.
Schumacker s'avance vers lui:
- Prends ma main! dit-il.
- Est-ce que tu veux que je la dévore?
- Han d'Islande, reprend Schumacker, je t'aime parce que tu hais les hommes.
- Voilà pourquoi je te hais.
- Écoute, je hais les hommes, comme toi, parce que je leur ai fait du bien, et qu'ils m'ont fait du mal.
- Tu ne les hais pas comme moi; je les hais, moi, parce qu'ils m'ont fait du bien, et que je leur ai rendu du
mal.
Schumacker frémit du regard du monstre. Il a beau vaincre sa nature, son âme ne peut sympathiser avec
celle-là.
- Oui, s'écrie-t-il, j'exècre les hommes, parce qu'ils sont fourbes, ingrats, cruels. Je leur ai dû tout le
malheur de ma vie.
- Tant mieux! - je leur ai dû, moi, tout le bonheur de la mienne.
- Quel bonheur?
- Le bonheur de sentir des chairs palpitantes frémir sous ma dent, un sang fumant réchauffer mon gosier
altéré; la volupté de briser des êtres vivants contre des pointes de rochers, et d'entendre le cri de la
victime se mêler au bruit des membres fracassés. Voilà les plaisirs que m'ont procurés les hommes.
Schumacker recula avec épouvante devant le monstre dont il s'était approché presque avec l'orgueil de lui
ressembler. Pénétré de honte, il voila son visage vénérable de ses mains; car ses yeux étaient pleins de
larmes d'indignation, non contre la race humaine, mais contre lui-même. Son coeur noble et grand
commençait à s'effrayer de la haine qu'il portait aux hommes depuis si longtemps en la voyant reproduite
dans le coeur de Han d'Islande comme par un miroir effrayant.