bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

galerie. Le jeune homme se signa lentement, et marcha vers une lumière rougeâtre qui brillait faiblement
à l'extrémité du corridor.

Une porte était entr'ouverte; une jeune fille agenouillée dans un oratoire gothique, au pied d'un simple
autel, récitait à demi-voix les litanies de la Vierge; oraison simple et sublime où l'âme qui s'élève vers la

Mère des Sept-Douleurs ne la prie que de prier.

Cette jeune fille était vêtue de crêpe noir et de gaze blanche, comme pour faire deviner en quelque sorte,
au premier aspect, que ses jours s'étaient enfuis jusqu'alors dans la tristesse et dans l'innocence. Même en

cette attitude modeste, elle portait dans tout son être l'empreinte d'une nature singulière. Ses yeux et ses

longs cheveux étaient noirs, beauté très rare dans le Nord; son regard élevé vers la voûte paraissait plutôt

enflammé par l'extase qu'éteint par le recueillement. Enfin, on eût dit une vierge des rives de Chypre ou

des campagnes de Tibur, revêtue des voiles fantastiques d'Ossian, et prosternée devant la croix de bois et

l'autel de pierre de Jésus.

Ordener tressaillit et fut prêt à défaillir, car il reconnut celle qui priait.

Elle pria pour son père, pour le puissant tombé, pour le vieux captif abandonné, et elle récita à haute voix
le psaume de la délivrance.

Elle pria encore pour un autre; mais Ordener n'entendit pas le nom de celui pour qui elle priait; il ne
l'entendit pas, car elle ne le prononça pas; seulement elle récita le cantique de la sulamite, l'épouse qui

attend l'époux, et le retour du bien-aimé.

Ordener s'éloigna dans la galerie; il respecta cette vierge qui s'entretenait avec le ciel; la prière est un
grand mystère, et son coeur s'était rempli, malgré lui, d'un ravissement inconnu, mais profane.

La porte de l'oratoire se ferma doucement. Bientôt une lumière, et une femme blanche dans les ténèbres,
vinrent de son côté. Il s'arrêta, car il éprouvait une des plus violentes émotions de la vie; il s'adossa à

l'obscure muraille; son corps était faible, et les os de ses membres s'entre-choquaient dans leurs jointures,

et, dans le silence de tout son être, les battements de son coeur retentissaient à son oreille.

Quand la jeune fille passa, elle entendit le froissement d'un manteau, et une haleine brusque et précipitée.

- Dieu! cria-t-elle.

Ordener s'élança; d'un bras il la soutint, de l'autre il chercha vainement à retenir la lampe, qu'elle avait
laissée échapper, et qui s'éteignit.

- C'est moi, dit-il doucement.

- C'est Ordener! dit la jeune fille, car le dernier retentissement de cette voix, qu'elle n'avait pas entendue
depuis un an, était encore dans son oreille.

Et la lune qui passait éclaira la joie de sa charmante figure; puis elle reprit, timide et confuse, et se
dégageant des bras du jeune homme:

- C'est le seigneur Ordener.

- C'est lui, comtesse Éthel.

- Pourquoi m'appelez-vous comtesse?

< page précédente | 22 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.