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Victor Hugo - Han d'Islande

- C'est parce que le ciel est pur; mon père, que j'attends un orage.

Le vieillard jeta un regard surpris sur la jeune fille.

- Si j'avais pensé cela dès ma jeunesse, je ne serais point ici. Puis il ajouta d'un ton moins ému:

- Ce que vous dites est juste, mais n'est pas de votre âge. Je ne comprends point comment il se fait que
votre jeune raison ressemble à ma vieille expérience.

Éthel baissa les yeux, comme troublée par cette réflexion grave et simple. Ses deux mains se joignirent
douloureusement, et un soupir profond souleva sa poitrine.

- Ma fille, dit le vieux captif, depuis quelques jours vous êtes pâle, comme si jamais la vie n'avait
échauffé le sang de vos veines. Voilà plusieurs matins que vous m'abordez avec des paupières rouges et

gonflées, avec des yeux qui ont pleuré et veillé. Voilà plusieurs journées, Éthel, que je passe dans le

silence, sans que votre voix essaie de m'arracher à la sombre méditation de mon passé. Vous êtes auprès

de moi plus triste que moi; et cependant vous n'avez pas, comme votre père, le fardeau de toute une vie

de néant et de vide qui pèse sur votre âme. L'affliction entoure votre jeunesse, mais ne peut pénétrer

jusqu'à votre coeur. Les nuages du matin se dissipent promptement. Vous êtes à cette époque de

l'existence où l'on se choisit dans ses rêves un avenir indépendant du présent, quel qu'il soit.

Qu'avez-vous donc, ma fille? Grâce à cette monotone captivité, vous êtes à l'abri des malheurs imprévus.

Quelle faute avez-vous commise? - Je ne puis croire que ce soit sur moi que vous vous affligiez; vous

devez être accoutumée à mon irrémédiable infortune. L'espérance, à la vérité, n'est plus dans mes

discours; mais ce n'est pas un motif pour que je lise le désespoir dans vos yeux.

En parlant ainsi, la voix sévère du prisonnier s'était attendrie presque jusqu'à l'accent paternel. Éthel,
muette, se tenait debout devant lui. Tout à coup, elle se détourna d'un mouvement presque convulsif,

tomba à genoux sur la pierre, et cacha son visage dans ses mains, comme pour étouffer les larmes et les

sanglots qui s'échappaient tumultueusement de son sein.

Trop de douleur gonflait le coeur de l'infortunée jeune fille. Qu'avait-elle donc fait à cette fatale
étrangère, pour lui révéler le secret qui détruisait toute sa vie? Hélas! depuis que le nom de son Ordener

lui était connu tout entier, la pauvre enfant n'avait pas encore pu livrer ses yeux au sommeil, ni son âme

au repos. La nuit elle n'éprouvait d'autre soulagement que celui de pouvoir pleurer en liberté. C'en était

donc fait! il n'était point à elle, celui qui lui appartenait par tous ses souvenirs, par toutes ses douleurs,

par toutes ses prières, celui dont elle s'était crue l'épouse sur la foi de ses rêves. Car la soirée où Ordener

l'avait si tendrement serrée dans ses bras n'était plus dans sa pensée que comme un songe. Et en effet, ce

doux songe, chacune de ses nuits le lui avait rendu depuis. C'était donc une tendresse coupable que celle

qu'elle conservait encore malgré elle à cet ami absent! Son Ordener était le fiancé d'une autre! Et qui peut

dire ce qu'éprouva ce coeur virginal quand le sentiment étrange et inconnu de la jalousie vint s'y glisser

comme une vipère? quand elle s'agita pendant les longues heures de l'insomnie sur son lit brûlant, se

figurant son Ordener, peut-être en ce moment même, dans les bras d'une autre femme plus belle, plus

riche et plus noble qu'elle? - Car, se disait-elle, j'étais bien folle de croire qu'il avait été chercher la mort

pour moi. Ordener est le fils d'un vice-roi, d'un puissant seigneur, et moi, je ne suis rien qu'une pauvre

prisonnière; rien, que l'enfant méprisée d'un proscrit. Il est parti, lui qui est libre! et parti, sans doute,

pour aller épouser sa belle fiancée, la fille d'un chancelier, d'un ministre, d'un orgueilleux comte! - Mais

il m'a donc trompée, mon Ordener? ô Dieu! qui m'eût dit que cette voix pût tromper?

Et la malheureuse Éthel pleurait et pleurait encore, et elle voyait devant ses yeux son Ordener, celui dont

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