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Victor Hugo - Han d'Islande

Il y eut plusieurs fois de ces barbares qui parvinrent, tantôt sur des ponts de morts, tantôt en s'élevant sur
les épaules de leurs camarades, appliqués aux pentes des rocs comme des échelles vivantes, jusqu'aux

sommets occupés par les assaillants; mais à peine avaient-ils crié: Liberté! à peine avaient-ils élevé leurs

haches ou leurs massues noueuses; à peine avaient-ils montré leurs noirs visages, tout écumants d'une

rage convulsive, qu'ils étaient précipités dans l'abîme, entraînant avec eux ceux de leurs hasardeux

compagnons qu'ils rencontraient dans leur chute suspendus à quelque buisson ou embrassant quelque

pointe de roche.

Les efforts de ces infortunés pour fuir et pour se défendre étaient vains; toutes les issues du défilé étaient
fermées; tous les points accessibles étaient hérissés de soldats. La plupart de ces malheureux rebelles

expiraient en mordant le sable de la route, après avoir brisé leurs bisaiguës ou leurs coutelas sur quelque

éclat de granit; quelques-uns, croisant les bras, l'oeil fixé à terre, s'asseyaient sur des pierres au bord du

chemin, et là ils attendaient, en silence et immobiles, qu'une balle les jetât dans le torrent. Ceux d'entre

eux que la prévoyance de Hacket avait armés de mauvaises arquebuses dirigeaient au hasard quelques

coups perdus vers la crête des rochers, vers l'ouverture des cavernes d'où tombaient sans cesse sur eux de

nouvelles pluies de balles. Une rumeur tumultueuse, où l'on distinguait les cris furieux des chefs et les

commandements tranquilles des officiers, se mêlait incessamment au fracas intermittent et fréquent des

décharges, tandis qu'une sanglante vapeur montait et fuyait au-dessus du lieu de carnage, jetant au front

des montagnes de grandes lueurs tremblantes; et que le torrent, blanchi d'écume, passait comme un

ennemi, entre ces deux troupes d'hommes ennemis, emportant avec lui sa proie de cadavres.

Mais, dès les premiers moments de l'action, ou plutôt de la boucherie, c'étaient les montagnards de Kole,
commandés par le brave et imprudent Kennybol, qui avaient le plus souffert. On se souvient qu'ils

formaient l'avant-garde de l'armée rebelle, et qu'ils étaient engagés dans le bois de pins qui termine le

défilé. A peine le malencontreux Kennybol eut-il armé son arquebuse, que ce bois, peuplé soudain, en

quelque sorte par magie, de tirailleurs ennemis, les enferma d'un cercle de feu; tandis que, du sommet

d'une hauteur en esplanade dominée par quelques grandes roches penchées, un bataillon entier du

régiment de Munckholm, formé en équerre, les foudroyait sans relâche d'une mousqueterie épouvantable.

Dans cette horrible crise, Kennybol, éperdu, jeta les yeux vers le mystérieux géant, n'attendant plus de

salut que d'un pouvoir surhumain, tel que celui de Han d'Islande; mais il ne vit point le formidable démon

déployer soudain deux ailes immenses, et s'élever au-dessus des combattants en vomissant des flammes

et des foudres sur les arquebusiers; il ne le vit point grandir tout à coup jusqu'aux nuages, et renverser

une montagne sur les assaillants, ou frapper du pied la terre, et ouvrir un abîme sous le bataillon

embusqué. Ce formidable Han d'Islande recula comme lui dès la première bordée d'arquebusades, et vint

à lui d'un visage presque troublé, demandant une carabine, attendu, disait-il avec une voix assez

ordinaire, qu'en un pareil moment sa hache lui était aussi inutile que la quenouille d'une vieille femme.

Kennybol, étonné, mais toujours aussi crédule, remit son propre mousqueton au géant avec un effroi qui
lui faisait presque oublier la crainte des balles qui pleuvaient autour de lui. Espérant toujours un prodige,

il s'attendit encore à voir son arme fatale devenir entre les mains de Han d'Islande aussi grosse qu'un

canon, ou se métamorphoser en un dragon ailé lançant du feu par les yeux, la gueule et les narines. Il n'en

fut rien, et l'étonnement du pauvre chasseur fut au comble quand il vit le démon charger comme lui la

carabine de poudre et de plomb ordinaire, la mettre en joue à sa manière, et lâcher tout simplement son

coup, sans même ajuster aussi bien que lui, Kennybol, aurait pu le faire. Il le regarda avec une morne

stupeur répéter cette opération toute machinale plusieurs fois de suite; et, convaincu enfin qu'il fallait

renoncer à un miracle, il songea à tirer ses compagnons et lui-même du mauvais pas où ils se trouvaient,

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