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Victor Hugo - Han d'Islande

Tout à coup des sons confus de voix humaines arrivèrent à son oreille. Surpris, il se souleva sur le coude,
et aperçut, à quelque distance de lui, comme des ombres se mouvoir dans l'obscurité. Il regarda; une

lumière brilla au milieu du groupe mystérieux, et Ordener vit, avec un étonnement facile à concevoir,

chacune de ces figures fantasmagoriques s'enfoncer successivement dans la terre. - Tout disparut.

Ordener était au-dessus des superstitions de son temps et de son pays. Son esprit grave et mûr ignorait
ces crédulités vaines, ces terreurs étranges qui tourmentent l'enfance des peuples de même que l'enfance

des hommes. Il y avait cependant dans cette apparition singulière quelque chose de surnaturel qui lui

inspira une religieuse défiance de sa raison; car nul ne sait si les esprits des morts ne reviennent pas

quelquefois sur la terre.

Il se leva, fit un signe de croix, et se dirigea vers le lieu où la vision avait disparu. De larges gouttes de
pluie commençaient à tomber; son manteau se gonflait comme une voile, et la plume de sa toque,

tourmentée par le vent, battait son visage.

Il s'arrêta tout à coup. - Un éclair venait de lui montrer devant ses pas une sorte de puits large et
circulaire, où il se serait infailliblement précipité sans la lueur bienfaisante de l'orage. Il s'approcha du

gouffre. Une lumière vague y brillait à une profondeur effrayante, et répandait une teinte rougeâtre sur

l'extrémité inférieure de cet immense cylindre creusé dans les entrailles de la terre. Ce rayon, qui

semblait un feu magique allumé par les gnomes, accroissait en quelque sorte l'incommensurable étendue

des ténèbres que l'oeil était contraint de traverser pour l'atteindre.

L'intrépide jeune homme, penché sur l'abîme, écouta. Un bruit lointain de voix monta à son oreille. Il ne
douta plus que les êtres qui avaient étrangement paru et disparu à ses yeux ne se fussent plongés dans ce

gouffre, et il sentit un désir invincible, parce qu'il était sans doute dans sa destinée, d'y descendre après

eux, dût-il suivre des spectres dans une des bouches de l'enfer. D'ailleurs, la tempête commençait avec

fureur, et ce gouffre lui présentait un abri contre elle. Mais comment y descendre? quel chemin avaient

pris ceux qu'il voulait suivre, si ce n'étaient pas des fantômes? - Un second éclair vint à son secours, et lui

fit voir à ses pieds l'extrémité supérieure d'une échelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits.

C'était une forte solive verticale, que traversaient horizontalement, de distance en distance, de courtes

barres de fer destinées à recevoir les pieds et les mains de ceux qui oseraient s'aventurer dans ce gouffre.

Ordener ne balança pas. Il se suspendit audacieusement à la formidable échelle, et s'enfonça dans
l'abîme, sans savoir même si elle le conduirait jusqu'au fond, sans songer qu'il ne reverrait peut-être plus

le soleil. Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa tête, il ne distingua plus le ciel qu'aux éclairs

bleuâtres qui l'illuminaient fréquemment. Bientôt la pluie abondante, qui battait la surface de la terre,

n'arriva plus à lui qu'en rosée fine et vaporeuse. Bientôt le tourbillon de vent qui s'engouffrait

impétueusement dans le puits se perdit au-dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit

encore, et à peine paraissait-il s'être rapproché de la lumière souterraine. Il continua sans se décourager,

en évitant seulement d'abaisser son regard dans le gouffre, de peur d'y être précipité par un

étourdissement.

Cependant, l'air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de plus en plus distinct, le reflet pourpre qui
commençait à colorer la muraille circulaire du puits, l'avertirent enfin qu'il n'était pas loin du fond. Il

descendit encore quelques échelons, et son regard put voir clairement, au bas de l'échelle, l'entrée d'un

souterrain éclairée d'une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée par des paroles qui

attirèrent toute son attention.

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