bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

- J'en doute, baron Randmer; j'ai perdu mon seul bien, j'ai perdu toute ma richesse.

- Capitaine Lory, notre infortune est précisément la même. Il n'y a pas quinze jours que le lieutenant
Alberick m'a gagné d'un coup de dé mon beau château de Randmer et ses dépendances. Je suis ruiné; me

voit-on moins gai pour cela?

Le capitaine répondit d'une voix bien triste:

- Lieutenant, vous n'avez perdu que votre beau château; moi, j'ai perdu mon chien.

À cette réponse, la figure frivole du jeune homme resta indécise entre le rire et l'attendrissement.

- Capitaine, dit-il, consolez-vous; tenez, moi qui ai perdu mon château...

L'autre l'interrompit.

- Qu'est-ce que cela? D'ailleurs, vous regagnerez un autre château.

- Et vous retrouverez un autre chien.

Le vieillard secoua la tête.

- Je retrouverai un chien; je ne retrouverai pas mon pauvre Drake.

Il s'arrêta; de grosses larmes roulaient dans ses yeux et tombaient une à une sur son visage dur et rude.

- Je n'avais, continua-t-il, jamais aimé que lui; je n'ai connu ni père ni mère; que Dieu leur fasse paix,
comme à mon pauvre Drake! - Lieutenant Randmer, il m'avait sauvé la vie dans la guerre de Poméranie;

je l'appelai Drake pour faire honneur au fameux amiral. - Ce bon chien! il n'avait jamais changé pour

moi, lui, selon ma fortune. Après le combat d'Oholfen, le grand général Schack l'avait flatté de la main en

me disant: Vous avez là un bien beau chien, sergent Lory! - car à cette époque je n'étais encore que

sergent.

- Ah! interrompit le jeune baron en agitant sa baguette, cela doit paraître singulier d'être sergent.

Le vieux soldat de fortune ne l'entendait pas; il paraissait, se parler à lui-même, et l'on entendait à peine
quelques paroles inarticulées s'échapper de sa bouche.

- Ce pauvre Drake! être revenu tant de fois sain et sauf des brèches et des tranchées pour se noyer,
comme un chat, dans le maudit golfe de Drontheim!

- Mon pauvre chien! mon brave ami! tu étais digne de mourir comme moi sur le champ de bataille.

- Brave capitaine, cria le lieutenant, comment pouvez-vous rester triste? nous nous battrons peut-être
demain.

- Oui, répondit dédaigneusement le vieux capitaine, contre de fiers
ennemis!

- Comment, ces brigands de mineurs! ces diables de montagnards!

- Des tailleurs de pierres, des voleurs de grands chemins! des gens qui ne sauront seulement pas former
en bataille la tête de porc ou le coin de Gustave-Adolphe! voilà de belle canaille en face d'un homme tel

< page précédente | 158 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.