bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Han d'Islande

Compagnon, eh! compagnon, de quel compagnon es-tu
donc né? de quel enfant des hommes es-tu provenu

pour oser ainsi attaquer Fafnir?

Edda

Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute cime des rochers qui bordent la mer,
lorsqu'un pêcheur, qui était venu avant l'aube jeter ses filets à quelques portées d'arquebuse du rivage, en

face de l'entrée de la grotte de Walderhog, vit comme une figure enveloppée d'un manteau, ou d'un

linceul, descendre le long des roches et disparaître sous la voûte formidable de la caverne. Frappé de

terreur, il recommanda sa barque et son âme à saint Usuph, et courut raconter à sa famille effrayée qu'il

avait aperçu l'un des spectres qui habitent le palais de Han d'Islande rentrer dans la grotte au lever du

jour.

Ce spectre, l'entretien et l'effroi futur des longues veillées d'hiver, c'était Ordener, le noble fils du vice-roi
de Norvège, qui, tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès de son altière

fiancée, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour celle à qui il avait donné son coeur et son avenir,

pour la fille d'un proscrit.

De tristes présages, de sinistres prédictions l'avaient accompagné à ce but de son voyage; il venait de
quitter la famille du pêcheur, et en lui disant adieu la bonne Maase s'était mise en prières pour lui devant

le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six compagnons, qui lui avaient indiqué le chemin,

s'étaient séparés de lui à un demi-mille de Walderhog, et ces intrépides chasseurs, qui allaient en riant

affronter un ours, avaient longtemps attaché un oeil d'épouvante sur le sentier que suivait l'aventureux

voyageur.

Le jeune homme entra dans la grotte de Walderhog, comme on entre dans un port longtemps désiré. Il
éprouvait une joie céleste en songeant qu'il allait accomplir l'objet de sa vie, et que dans quelques instants

peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éthel. Près d'attaquer un brigand redouté d'une province

entière, un monstre, un démon peut-être, ce n'était point cette effrayante figure qui apparaissait à son

imagination; il ne voyait que l'image de la douce vierge captive, priant pour lui sans doute devant l'autel

de sa prison. S'il se fût dévoué pour toute autre qu'elle, il aurait pu songer un moment, pour les mépriser,

aux périls qu'il venait chercher de si loin; mais est-ce qu'une réflexion trouve place dans un jeune coeur

au moment où il bat de la double exaltation d'un beau dévouement et d'un noble amour?

Il s'avança, la tête haute, sous la voûte sonore dont les mille échos multipliaient le bruit de ses pas, sans
même jeter un coup d'oeil sur les stalactites, sur les basaltes séculaires qui pendaient au-dessus de sa tête

parmi des cônes de mousses, de lierre et de lichen; assemblages confus de formes bizarres, dont la

crédulité superstitieuse des campagnards norvégiens avait fait plus d'une fois des foules de démons ou

des processions de fantômes.

Il passa avec la même indifférence devant ce tombeau du roi Walder, auquel se rattachaient tant de
traditions lugubres, et il n'entendit d'autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funèbres

galeries.

Il continua sa marche sous de tortueuses arcades, éclairées faiblement par des crevasses à demi obstruées
d'herbes et de bruyères. Son pied heurtait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sur le roc avec

un son creux, et présentaient dans l'ombre à ses yeux des apparences de crânes brisés, ou de longues

rangées de dents blanches et dépouillées jusqu'à leurs racines.

< page précédente | 151 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.