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Victor Hugo - Han d'Islande

Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de sa hache, le brigand, sans répondre,
prit de la gauche une trompe de corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit rendre à

plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit soudain un rugissement parti de l'abîme.

Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites, serrant toujours le petit homme de près,
s'applaudissaient de lui avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d'un ours blanc parut au

bout rompu de l'escalier. Frappés d'un étonnement mêlé d'effroi, les assaillants reculèrent.

L'ours acheva de gravir l'escalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.

- Merci, mon brave Friend! cria le brigand.

Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de son ours qui se mit à descendre à
reculons, montrant toujours, sa tête menaçante aux ennemis de son maître.

Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir l'ours, emportant le brigand hors de leur
atteinte, descendre dans l'abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s'accrochant à de vieux troncs

d'arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant

qu'ils eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si longtemps, le

brigand et son étrange monture avaient disparu dans une caverne.

XXVI

Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me
paraissait si plaisanta aussi son côté sérieux,

très sérieux, comme tout dans l'univers!

Croyez-moi, ce mot hasard est un blasphème; rien

sous le soleil n'arrive par hasard; et ne

voyez-vous pas ici le but marqué par la

providence?

LESSING. Émilia Galotti.

Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les
événements comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se

récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs

effrayants, ou des rayons merveilleux; et la sagesse humaine s'humilie devant les hautes leçons de la

destinée.

Si, par exemple, quand Frédéric d'Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de
Copenhague, la magnificence de ses vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si

quelque homme, instruit des choses de l'avenir, fût venu troubler la frivolité de ses pensées par de graves

révélations; s'il lui eût dit qu'un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa perte; qu'un

monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait, lui, voluptueux insouciant, les vins de France

et de Bohême; que ses cheveux, pour lesquels il n'avait pas assez d'essences et de parfums, balaieraient la

poussière d'un antre de bêtes fauves; que ce bras, dont il offrait avec tant de grâce l'appui aux belles

dames de Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi rongé; comment

Frédéric eût-il répondu à ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu'il y a de

plus effrayant, c'est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l'insensé.

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