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Victor Hugo - Han d'Islande

- Demande-moi plutôt la tienne, dit le brigand. Écoute-moi, grand-chancelier de Danemark et de
Norvège, les tigres ne dévorent pas les hyènes. Je vais te laisser sortir vivant de ma présence, parce que

tu es un méchant et que chaque instant de ta vie, chaque pensée de ton âme, enfante un malheur pour les

hommes et un crime pour toi. Mais ne reviens plus, car je t'apprendrais que ma haine n'épargne personne,

pas même les scélérats. Quant à ton capitaine, ne te flatte pas que ce soit pour toi que je l'ai assassiné;

c'est son uniforme qui l'a condamné, ainsi que cet autre misérable, que je n'ai pas non plus égorgé pour te

rendre service, je t'assure.

En parlant ainsi, il avait saisi le bras du noble comte et l'avait entraîné vers le corps couché dans l'ombre.
Au moment où il achevait ses protestations, la lumière de la lanterne sourde tomba sur cet objet. C'était

un cadavre déchiré et revêtu en effet d'un habit d'officier des arquebusiers de Munckholm. Le chancelier

s'approcha avec un sentiment d'horreur. Tout à coup son regard s'arrêta sur le visage blême et sanglant du

mort. Cette bouche bleue et entr'ouverte, ces cheveux hérissés, ces joues livides, ces yeux éteints, ne

l'empêchèrent pas de le reconnaître. Il poussa un cri effrayant:

- Ciel! Frédéric! mon fils!

Qu'on n'en doute pas, les coeurs en apparence les plus desséchés et les plus endurcis recèlent toujours
dans leur dernier repli quelque affection ignorée d'eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions

et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On dirait qu'elle est là pour faire un jour

connaître au crime la douleur. Elle attend son heure en silence. L'homme pervers la porte dans son sein et

ne la sent pas, parce qu'aucune des afflictions ordinaires n'est assez forte pour pénétrer l'écorce épaisse

d'égoïsme et de méchanceté dont elle est enveloppée; mais qu'une des rares et véritables douleurs de la

vie se présente inattendue, elle plonge dans le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le

fond. Alors l'affection inconnue se dévoile, à l'infortuné méchant, d'autant plus violente qu'elle était plus

ignorée, d'autant plus douloureuse qu'elle était moins sensible, parce que l'aiguillon du malheur a dû

remuer le coeur bien plus profondément pour l'atteindre. La nature se réveille et se déchaîne; elle livre le

misérable à des désolations inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un instant toutes

les souffrances dont il s'était joué durant tant d'années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la

fois. Son coeur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des tortures convulsives. Il semble

qu'il vienne d'entrevoir l'enfer dans sa vie, et qu'il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le

désespoir.

Le comte d'Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son fils, parce qu'ignorant l'adultère de sa
femme, Frédéric, l'héritier direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à Munckholm,

il était bien loir de s'attendre à le retrouver dans la tourelle d'Arbar et à le retrouver mort! Cependant il

était là, sanglant, décoloré; c'était lui, il n'en pouvait douter. On peut se figurer ce qui se passa en lui

quand la certitude de l'aimer pénétra dans son âme inopinément avec la certitude de l'avoir perdu. Tous

les sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son coeur ensemble comme des éclats

de tonnerre. Foudroyé, en quelque sorte, par la surprise, l'épouvante et le désespoir, il se jeta en arrière et

se tordit les bras, en répétant d'une voix lamentable:

- Mon fils! mon fils!

Le brigand se mit à rire; et ce fut une chose horrible que d'entendre ce rire se mêler aux gémissements
d'un père devant le cadavre de son fils.

- Par mon aïeul Ingolphe! tu peux crier, comte d'Ahlefeld, tu ne le réveilleras pas.

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