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Victor Hugo - À propos de William Shakespeare

puissance inouïe d'extension et d'agrandissement; il emplit des horizons et il en ouvre d'autres; il
intercepte les fonds lumineux par d'innombrables entre-croisements, et, si vous mêlez à ce branchage la

figure humaine, l'ensemble est vertigineux; c'est un saisissement. On distingue à claire-voie, derrière

l'arabesque, toute la philosophie; la végétation vit, l'homme se panthéise, il se fait dans le fini une

combinaison d'infini, et, devant cette oeuvre où il y a de l'impossible et du vrai, l'âme humaine frissonne

d'une émotion obscure et suprême.

Du reste, il ne faut laisser envahir ni l'édifice par la végétation, ni le drame par l'arabesque.

Un des caractères du génie, c'est le rapprochement singulier des facultés les plus lointaines. Dessiner un
astragale comme l'Arioste, puis creuser les âmes comme Pascal, c'est cela qui est le poète. Le for

intérieur de l'homme appartient à Shakespeare. Il vous en fait à chaque instant la surprise. Il tire de la

conscience tout l'imprévu qu'elle contient. Peu de poètes le dépassent dans cette recherche psychique.

Plusieurs des particularités les plus étranges de l'âme humaine sont indiquées par lui. Il fait savamment

sentir la simplicité du fait métaphysique sous la complication du fait dramatique. Ce qu'on ne s'avoue

pas, la chose obscure qu'on commence par craindre et qu'on finit par désirer, voilà le point de jonction et

le surprenant lieu de rencontre du coeur des vierges et du coeur des meurtriers, de l'âme de Juliette et de

l'âme de Macbeth; l'innocence a peur et appétit de l'amour comme le scélérat de l'ambition; périlleux

baisers donnés à la dérobée au fantôme, ici radieux, là farouche.

À toutes ces profusions, analyse, synthèse, création en chair et en os, rêverie, fantaisie, science,
métaphysique, ajoutez l'Histoire, ici l'histoire des historiens, là l'histoire du conte; des spécimens de tout;

du traître, depuis Macbeth, l'assassin de l'hôte, jusqu'à Coriolan, l'assassin de la patrie; du despote, depuis

le tyran cerveau, César, jusqu'au tyran ventre Henri VIII; du carnassier, depuis le lion jusqu'à l'usurier.

On peut dire à Shylock: Bien mordu, juif! Et, au fond de ce drame prodigieux, sur la bruyère déserte, au

crépuscule, pour promettre aux meurtriers des couronnes, se dressent trois silhouettes noires, où Hésiode

peut-être, à travers les siècles, reconnaît les Parques. Une force démesurée, un charme exquis, la férocité

épique, la pitié, la faculté créatrice, la gaieté, cette haute gaieté inintelligible aux entendements étroits, le

sarcasme, le puissant coup de fouet aux méchants, la grandeur sidérale, la ténuité microscopique, une

poésie illimitée qui a un zénith et un nadir, l'ensemble vaste, le détail profond, rien ne manque à cet

esprit. On sent, en abordant l'oeuvre de cet homme, le vent énorme qui viendrait de l'ouverture d'un

monde. Le rayonnement du génie dans tous les sens, c'est là Shakespeare.

Si jamais un homme a peu mérité la bonne note: Il est sobre , c'est, à coup sûr, William Shakespeare.
Shakespeare est un des plus mauvais sujets que l'esthétique « sérieuse » ait jamais eu à régenter.

Shakespeare, c'est la fertilité, la force, l'exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à
plein bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste pluie de vie, tout par

milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et

tranquille du créateur. A ceux qui tâtent le fond de leur poche, l'inépuisable semble en démence. A-t-il

bientôt fini? Jamais. Shakespeare est le semeur d'éblouissements. À chaque mot, l'image; à chaque mot,

le contraste; à chaque mot, le jour et la nuit...

Raffinement, excès d'esprit, afféterie, gongorisme, c'est tout cela qu'on a jeté à la tête de Shakespeare. On
déclare que ce sont les défauts de la petitesse, et l'on se hâte de les reprocher au colosse.

Mais aussi ce Shakespeare ne respecte rien, il va devant lui, il essouffle qui veut le suivre, il enjambe les
convenances, il culbute Aristote; il fait des dégâts dans le jésuitisme, dans le méthodisme, dans le

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