bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - À propos de William Shakespeare

l'humanité, les vivants et la vie, les solitudes, les villes, les religions, les diamants, les perles, les fumiers,
les charniers, le flux et le reflux des êtres, le pas des allants et venants, tout cela est sur Shakespeare et

dans Shakespeare, et, ce génie étant la terre, les morts en sortent. Certains côtés sinistres de Shakespeare

sont hantés par les spectres. Shakespeare est frère de Dante. L'un complète l'autre. Dante incarne tout le

surnaturalisme, Shakespeare incarne toute la nature; et comme ces deux régions, nature et surnaturalisme,

qui nous apparaissent si diverses, sont dans l'absolu la même unité, Dante et Shakespeare, si

dissemblables pourtant, se mêlent par les bords et adhèrent par le fond; il y a de l'homme dans Alighieri,

et du fantôme dans Shakespeare. La tête de mort passe des mains de Dante dans les mains de

Shakespeare; Ugolin la ronge, Hamlet la questionne. Peut-être même dégage-t-elle un sens plus profond

et un plus haut enseignement dans le second que dans le premier. Shakespeare la secoue et en fait tomber

des étoiles. L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d'Armuyr, la plate-forme d'Elseneur, ne

sont pas moins éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des

hypothèses. Le que sais-je? demi-chimère, demi-vérité, s'ébauche là comme ici. Shakespeare autant que

Dante laisse entrevoir l'horizon crépusculaire de la conjecture. Dans l'un comme dans l'autre il y a le

possible, cette fenêtre du rêve ouverte sur le réel. Quant au réel, nous y insistons, Shakespeare en

déborde; partout la chair vive; Shakespeare a l'émotion, l'instinct, le cri vrai, l'accent juste, toute la

multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c'est lui, et en même temps, c'est vous. Comme Homère,

Shakespeare est élément. Les génies recommençants, c'est le nom qui leur convient, surgissent à toutes

les crises décisives de l'humanité; ils résument les phases et complètent les révolutions. Homère marque

en civilisation la fin de l'Asie et le commencement de l'Europe; Shakespeare marque la fin du Moyen

Age. Cette clôture du Moyen Âge, Rabelais et Cervantes la font aussi; mais, étant uniquement railleurs,

ils ne donnent qu'un aspect partiel; l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère Shakespeare est

un homme cyclique. Ces deux génies, Homère et Shakespeare, ferment les deux premières portes de la

barbarie, la porte antique et la porte gothique. C'était là leur mission, ils l'ont accomplie: c'était là leur

tâche, ils l'ont faite. La troisième grande crise est la Révolution française; c'est la troisième porte énorme

de la barbarie, la porte monarchique, qui se ferme en ce moment. Le XIXe siècle l'entend rouler sur ses

gonds. De là, pour la poésie, le drame et l'art, l'ère actuelle aussi indépendante de Shakespeare que

d'Homère.

Shakespeare est, avant tout, une imagination. Or, c'est là une vérité que nous avons indiquée déjà et que
les penseurs savent, l'imagination est profondeur. Aucune faculté de l'esprit ne s'enfonce et ne creuse plus

que l'imagination; c'est la grande plongeuse. La science, arrivée aux derniers abîmes, la rencontre. Dans

les sections coniques, dans les logarithmes, dans le calcul différentiel et intégral, dans le calcul des

probabilités, dans le calcul infinitésimal, dans le calcul des ondes sonores, dans l'application de l'algèbre

à la géométrie, l'imagination est le coefficient du calcul, et les mathématiques deviennent poésie. Je crois

peu à la science des savants bêtes...

La comédie éclate dans les larmes, le sanglot naît du rire, les figures se mêlent et se heurtent, des formes
massives, presque des bêtes, passent lourdement, des larves, femmes peut-être, peut-être fumée,

ondoient; les âmes, libellules de l'ombre, mouches crépusculaires, frissonnent dans tous ces roseaux noirs

que nous appelons passions et événements. A un pôle lady Macbeth, à l'autre Titama. Une pensée

colossale et un caprice immense.

Qu'est-ce que la Tempête, Troïlus et Cressida , les Gentilshommes de Vérone, les Commères de
Windsor, le Songe d'été, le Conte d'hiver ? c'est la fantaisie, c'est l'arabesque. L'arabesque dans l'art est le

même phénomène que la végétation dans la nature. L'arabesque pousse, croît, se noue, s'exfolie, se

multiplie, verdit, fleurit, s'embranche à tous les rêves. L'arabesque est incommensurable; il a une

< page précédente | 7 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.