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Victor Hugo - À propos de William Shakespeare

interdictions échappent. Shakespeare avait pu, par exemple, sans soulever de réclamation, mettre sur la
scène son ancienne aventure de braconnier et faire de sir Thomas Lucy un grotesque, le juge Shallow,

montrer au public Falstaff tuant le daim et rossant les gens de Shallow, et pousser le portrait jusqu'à

donner à Shallow le blason de sir Thomas Lucy, audace aristophanesque d'un homme qui ne connaissait

pas Aristophane. Falstaff, sur les manuscrits de Shakespeare, était écrit Falstaffe . Cependant quelque

aisance lui était venue, comme plus tard à Molière. Vers la fin du siècle, il était assez riche pour que le 8

octobre 1598 un nommé Ryc Quiney lui demandât un secours dans une lettre dont la suscription porte À

mon aimable ami et compatriote William Shakespeare . Il refusa le secours, à ce qu'il paraît, et renvoya la

lettre, trouvée depuis dans les papiers de Fletcher, et sur le revers de laquelle ce même Ryc Quiney avait

écrit histrio! mima ! Il aimait Stratford-sur-Avon où il était né, où son père était mort, où son fils était

enterré. Il y acheta ou y fit bâtir une maison qu'il baptisa New Place. Nous disons acheta ou fit bâtir une

maison, car il l'acheta selon Whiterill, et la fit bâtir selon Forbes, et à ce sujet Forbes querelle Whiterill;

ces chicanes d'érudits sur des riens ne valent pas la peine d'être approfondies, surtout quand on voit le

père Hardouin, par exemple, bouleverser tout un passage de Pline en remplaçant nos pridem par non

pridem .

Shakespeare allait de temps en temps passer quelques jours à New Place. Dans ces petits voyages il
rencontrait à mi-chemin Oxford, et à Oxford l'hôtel de la Couronne, et dans l'hôtel l'hôtesse, belle et

intelligente créature, femme du digne aubergiste Davenant. En 1606, Mme Davenant accoucha d'un

garçon qu'on nomma William, et en 1644 sir William Davenant, créé chevalier par Charles Ier, écrivait à

lord Rochester : Sachez ceci qui fait honneur à ma mère, je suis le fils de Shakespeare ; se rattachant à

Shakespeare de la même façon que de nos jours M. Lucas-Montigny s'est rattaché à Mirabeau.

Shakespeare avait marié ses deux filles, Suzanne à un médecin, Judith à un marchand; Suzanne avait de

l'esprit, Judith ne savait ni lire ni écrire et signait d'une croix. En 1613, il arriva que Shakespeare, étant

allé à Stratford-sur-Avon, n'eut plus envie de retourner à Londres. Peut-être était-il gêné. Il venait d'être

contraint d'emprunter sur sa maison. Le contrat hypothécaire qui constate cet emprunt, en date du 11

mars 1613, et revêtu de la signature de Shakespeare, existait encore au siècle dernier chez un procureur

qui le donna à Garrick, lequel l'a perdu. Garrick a perdu de même, c'est Mlle Violetti, sa femme, qui le

raconte, le manuscrit de Forbes, avec ses lettres en latin. A partir de 1613, Shakespeare resta à sa maison

de New Place, occupé de son jardin, oubliant ses drames, tout à ses fleurs. Il planta dans ce jardin de

New Place le premier mûrier qu'on ait cultivé à Stratford, de même que la reine Élisabeth avait porté en

1561 les premiers bas de soie qu'on ait vus en Angleterre. Le 25 mars 1616, se sentant malade, il fit son

testament. Son testament, dicté par lui, est écrit sur trois pages; il signa sur les trois pages ; sa main

tremblait ; sur la première page il signa seulement son prénom WILLIAM, sur la seconde : WILM

SHASPR, sur la troisième: WILLIAM SHASP. Le 23 avril, il mourut. Il avait ce jour-là juste

cinquante-deux ans, étant né le 23 avril 1564. Ce même jour 23 avril 1616, mourut Cervantes, génie de la

même stature. Quand Shakespeare mourut, Milton avait huit ans, Corneille avait dix ans, Charles Ier et

Cromwell étaient deux adolescents, l'un de seize, l'autre de dix-sept ans.

L'espace, le bleu, comme disent les Allemands, n'est certes pas interdit à Shakespeare. La terre voit et
parcourt le ciel; elle le connaît sous ses deux aspects, obscurité et azur, doute et espérance. La vie va et

vient dans la mort. Toute la vie est un secret, une sorte de parenthèse énigmatique entre la naissance et

l'agonie, entre l'oeil qui s'ouvre et l'oeil qui se ferme. Ce secret, Shakespeare en a l'inquiétude. Dans

Shakespeare, les oiseaux chantent, les buissons verdissent, les coeurs aiment, les âmes souffrent, le nuage

erre, il fait chaud, il fait froid, la nuit tombe, le temps passe, les forêts et les foules parlent, le vaste songe

éternel flotte. La sève et le sang, toutes les formes du fait multiple, les actions et les idées, l'homme et

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