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Victor Hugo - À propos de William Shakespeare

France a l'Avocat Pathelin , l'Angleterre a l'Aiguille de ma commère Gurton . Tandis que les acteurs
gesticulaient et déclamaient, les gentilshommes et les officiers, avec leurs panaches et leurs rabats de

dentelle d'or, debout ou accroupis sur le théâtre, tournant le dos, hautains et à leur aise au milieu des

comédiens gênés, riaient, criaient, tenaient des brelans, se jetaient les cartes à la tête, ou jouaient au post

and pair ; et en bas, dans l'ombre, sur le pavé, parmi les pots de bière et les pipes, on entrevoyait « les

puants » (le peuple). Ce fut par ce théâtre-là que Shakespeare entra dans le drame. De gardeur de

chevaux il devint pasteur d'hommes.

Tel était le théâtre vers 1580, à Londres, sous « la grande reine » ; il n'était pas beaucoup moins
misérable, un siècle plus tard, à Paris, sous « le grand roi »; et Molière, à son début, dut, comme

Shakespeare, faire ménage avec d'assez tristes salles. Il y a, dans les archives de la Comédie-Française,

un manuscrit inédit de quatre cents pages, relié en parchemin et noué d'une bande de cuir blanc. C'est le

journal de Lagrange, camarade de Molière. Lagrange décrit ainsi le théâtre où la troupe de Molière jouait

par ordre du sieur de Rataban, surintendant des bâtiments du roi: « ... Trois poutres, des charpentes

pourries et étayées, et la moitié de la salle découverte et en ruine. » Ailleurs, en date du dimanche 15

mars 1671, il dit: « La troupe a résolu de faire un grand plafond qui règne par toute la salle, qui, jusqu'au

dit jour 15, n'avait été couverte que d'une grande toile bleue suspendue avec des cordages. » Quant à

l'éclairage et au chauffage de cette salle, particulièrement à l'occasion des frais extraordinaires

qu'entraîna la Psyché , qui était de Molière et de Corneille, on lit ceci: « Chandelles, trente livres;

concierge, à cause du feu, trois livres. » C'étaient là les salles que « le grand règne » mettait à la

disposition de Molière. Ces encouragements aux lettres n'appauvrissaient pas Louis XIV au point de le

priver du plaisir de donner, par exemple, en une seule fois, deux cent mille livres à Lavardin et deux cent

mille livres à d'Épernon; deux cent mille livres, plus le régiment de France, au comte de Médavid; quatre

cent mille livres à l'évêque de Noyon, parce que cet évêque était Clermont-Tonnerre, qui est une maison

qui a deux brevets de comte et pair de France, un pour Clermont et un pour Tonnerre ; cinq cent mille

livres au duc de Vivonne, et sept cent mille livres au duc de Quintin-Lorges, plus huit cent mille livres à

Mgr Clément de Bavière, prince-évêque de Liège. Ajoutons qu'il donna mille livres de pension à

Molière. On trouve sur le registre de Lagrange, au mois d'avril 1663, cette mention : « Vers le même

temps, M. de Molière reçut une pension du roi en qualité de bel esprit, et a été couché sur l'état pour la

somme de mille livres. » Plus tard, quand Molière fut mort, et enterré à Saint-Joseph, « aide de la

paroisse Saint-Eustache », le roi poussa la protection jusqu'à permettre que sa tombe fût « élevée d'un

pied hors de terre ».

Shakespeare, on vient de le voir, resta longtemps sur le seuil du théâtre, dehors, dans la rue. Enfin il
entra. Il passa la porte et arriva à la coulisse. Il réussit à être call-boy , garçon appeleur, moins

élégamment, aboyeur. Vers 1586, Shakespeare aboyait chez Greene, à Blackfriars. En 1587, il obtint de

l'avancement ; dans la pièce intitulée : le Géant Agrapardo, roi de Nubie, pire que son frère feu Angulafer

, Shakespeare fut chargé d'apporter son turban au géant. Puis de comparse il devint comédien, grâce à

Burbage auquel, plus tard, dans un interligne de son testament, il légua trente-six schellings pour avoir un

anneau d'or. Il fut l'ami de Condell et de Hemynge, ses camarades de son vivant, ses éditeurs après sa

mort. Il était beau ; il avait le front haut, la barbe brune, l'air doux, la bouche aimable, l'oeil profond. Il

lisait volontiers Montaigne, traduit par Florio. Il fréquentait la taverne d'Apollon. Il y voyait et traitait

familièrement deux assidus de son théâtre, Decker, auteur du Guls Hornbook , où un chapitre spécial est

consacré à « la façon dont un homme du bel air doit se comporter au spectacle », et le Dr Symon Forman

qui a laissé un journal manuscrit contenant des comptes rendus des premières représentations du

Marchand de Venise et du Conte d'hiver . Il rencontrait sir Walter Raleigh au club de la Sirène. À peu

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