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Victor Hugo - À propos de William Shakespeare
déposèrent Wolstan, évêque de Worcester, pour le seul crime d'être une vieille brute d'Anglais ne sachant pas parler français...
Shakespeare résiste par le style; Shakespeare résiste par la langue. Est-ce là tout? non. Il résiste par le sens métaphysique; il résiste par le sens historique; il résiste par le sens légendaire. Il a beaucoup d'ignorance, ceci est convenu ; mais ce qui est moins connu, il a beaucoup de science. Parfois tel détail qui surprend, où l'on croit voir sa grossièreté, atteste précisément sa particularité et sa finesse; très souvent ce que les critiques négateurs dénoncent dans Shakespeare comme l'invention ridicule d'un esprit sans culture et sans lettres, prouve, tout au contraire, sa bonne information. Il est sagace et singulier dans l'histoire. Il est on ne peut mieux renseigné dans la tradition et dans le conte. Quant à sa philosophie, elle est étrange; elle tient de Montaigne par le doute, et d'Ézéchiel par la vision...
Pour pénétrer la question shakespearienne et, dans la mesure du possible, la résoudre, toute une bibliothèque est nécessaire. Historiens à consulter, depuis Hérodote jusqu'à Hume, poètes, depuis Chaucer jusqu'à Coleridge, critiques, éditeurs, commentateurs, nouvelles, romans, chroniques, drames, comédies, ouvrages en toutes langues, documents de toutes sortes, pièces justificatives de ce génie. On l'a fort accusé; il importe d'examiner son dossier. Au British Museum, un compartiment est exclusivement réservé aux ouvrages qui ont un rapport quelconque avec Shakespeare. Ces ouvrages veulent être, les uns vérifiés, les autres approfondis. Labeur âpre et sérieux, et plein de complications. Sans compter les registres du Stationer's Hall, sans compter les registres de Stratford, sans compter les archives de Bridgewater House, sans compter le Journal de Symon Forman. Il n'est pas inutile de confronter les dires de tous ceux qui ont essayé d'analyser Shakespeare, à commencer par Addison dans le Spectateur , et à finir par Jaucourt dans l'Encyclopédie . Shakespeare a été, en France, en Allemagne, en Angleterre, très souvent jugé, très souvent condamné, très souvent exécuté; il faut savoir par qui et comment. Où il s'inspire, ne le cherchez pas, c'est en lui-même; mais où il puise, tâchez de le découvrir. Le vrai traducteur doit faire effort pour lire tout ce que Shakespeare a lu. Il y a là pour le songeur des sources, et pour le piocheur des trouvailles. Les lectures de Shakespeare étaient variées et profondes. Cet inspiré était un étudiant.
Arriver à comprendre Shakespeare, telle est la tâche. Toute cette érudition a ce but parvenir à un poète. C'est le chemin de pierres de ce paradis.
Forgez-vous une clef de science pour ouvrir cette poésie.
Et de la sorte, vous saurez de qui est contemporain le Thésée du Songe d'une nuit d'été ; vous saurez comment les prodiges de la mort de César se répercutent dans Macbeth ; vous saurez quelle quantité d'Oreste il y a dans Hamlet. Vous connaîtrez le vrai Timon d'Athènes, le vrai Shylock, le vrai Falstaff. Shakespeare était un puissant assimilateur. Il s'amalgamait le passé. Il cherchait, puis trouvait; il trouvait, puis inventait; il inventait, puis créait. Une insufflation sortait pour lui du lourd tas des chroniques. De ces in-folio il dégageait des fantômes.
Fantômes éternels. Les uns terribles, les autres adorables. Richard III, Gloucester, Jean sans Terre. Marguerite, lady Macbeth, Regane et Goneril, Claudius, Lear, Roméo et Juliette, Jessica, Perdita, Miranda, Pauline, Constance, Ophélia, Cordelia, tous ces monstres, toutes ces fées. Les deux pôles du coeur humain et les deux extrémités de l'art représentés par des figures à jamais vivantes d'une vie mystérieuse, impalpables comme le nuage, immortelles comme le souffle. La difformité intérieure, Iago : la difformité extérieure, Caliban : et près d'Iago le charme, Desdemona, et en regard de Caliban la grâce, Titania.
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