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Victor Hugo - À propos de William Shakespeare
trouble, c'est l'humanité. Sur la terre, il faut que le divin soit humain. il faut qu'il se propose à lui-même sa propre énigme et qu'il s'en inquiète. L'inspiration étant prodige, une stupeur sacrée s'y mêle. Une certaine majesté d'esprit ressemble aux solitudes et se complique d'étonnement. Shakespeare, comme tous les grands poètes et comme toutes les grandes choses, est plein d'un rêve. Sa propre végétation l'effare; sa propre tempête l'épouvante.
Au-dessus de Shakespeare il n'y a personne. Shakespeare a des égaux, mais n'a pas de supérieur. C'est un étrange honneur pour une terre d'avoir porté cet homme. On peut dire à cette terre alma parens . La ville natale de Shakespeare est une ville élue; une éternelle lumière est sur ce berceau : Stratford-sur-Avon a une certitude que n'ont point Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamine, Chio, Argos et Athènes, les sept villes qui se disputent la naissance d'Homère.
Shakespeare est un esprit humain; c'est aussi un esprit anglais. Il est très anglais, trop anglais; il est anglais jusqu'à amortir les rois horribles qu'il met en scène quand ce sont des rois d'Angleterre, jusqu'à amoindrir Philippe Auguste devant Jean sans Terre, jusqu'à faire exprès un bouc, Falstaff, pour le charger des méfaits princiers du jeune Henri V, jusqu'à partager dans une certaine mesure les hypocrisies d'histoire prétendue nationale. Enfin il est anglais jusqu'à essayer d'atténuer Henri VIII; il est vrai que l'oeil fixe d'Élisabeth est sur lui. Mais en même temps, insistons-y, car c'est par là qu'il est grand, oui, ce poète anglais est un génie humain. L'art, comme la religion, a ses Ecce homo . Shakespeare est un de ceux dont on peut dire cette grande parole : il est l'Homme.
Avoir enfanté Shakespeare, cela grandit l'Angleterre.
La place de Shakespeare est parmi les plus sublimes dans cette élite de génies absolus qui, de temps en temps accrue d'un nouveau venu splendide, couronne la civilisation et éclaire de son rayonnement immense le genre humain. Shakespeare est légion. À lui seul il contrebalance notre beau XVIIe siècle français et presque le XVIIIe.
Shakespeare est un des poètes qui se défendent le plus contre le traducteur.
La vieille violence faite à Protée symbolise l'effort des traducteurs. Saisir le génie, rude besogne. Shakespeare résiste, il faut l'étreindre; Shakespeare échappe, il faut le poursuivre.
Il échappe par l'idée, il échappe par l'expression. Rappelez-vous le unsex , cette lugubre déclaration de neutralité d'un monstre entre le bien et le mal, cet écriteau posé sur une conscience eunuque. Quelle intrépidité il faut pour reproduire nettement en français certaines beautés insolentes de ce poète, par exemple le buttock of the night , où l'on entrevoit les parties honteuses de l'ombre. D'autres expressions semblent sans équivalents possibles; ainsi green girl , « fille verte, » n'a aucun sens en français. On pourrait dire de certains mots qu'ils sont imprenables. Shakespeare a un sunt lacrymoe rerum . Dans le we have kissed away kingdoms and provinces , aussi bien que dans le profond soupir de Virgile, l'indicible est dit. Cette gigantesque dépense d'avenir faite dans un lit, ces provinces s'en allant en baisers, ces royaumes possibles s'évanouissant sur les bouches jointes d'Antoine et de Cléopâtre, ces empires dissous en caresses et ajoutant inexprimablement leur grandeur à la volupté, néant comme eux, toutes ces sublimités sont dans ce mot kissed away kingdoms .
Shakespeare échappe au traducteur par le style, il échappe aussi par la langue. L'anglais se dérobe le plus qu'il peut au français. Les deux idiomes sont composés en sens inverse. Leur pôle n'est pas le même ; l'anglais est saxon, le français est latin. L'anglais actuel est presque l'allemand du XVe siècle, à l'orthographe près. L'antipathie immémoriale des deux idiomes a été telle qu'en 1095 les Normands
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