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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
autre. Toute grande haine sert de contrepoids à un grand amour: et qui pourrais-je haïr, moi qui n'aime rien?
Ma haine est comme mon amour un sentiment confus et général qui cherche à se prendre à quelque chose et qui ne le peut; j'ai en moi un trésor de haine et d'amour dont je ne sais que faire et qui me pèse horriblement. Si je ne trouve à les répandre l'un ou l'autre ou tous les deux, je crèverai, et je me romprai comme ces sacs trop bourrés d'argent qui s'éventrent et se décousent. - Oh! si je pouvais abhorrer quelqu'un, si l'un de ces hommes stupides avec qui je vis pouvait m'insulter de façon à faire bouillonner dans mes veines glacées mon vieux sang de vipère, et me faire sortir de cette morne somnolence où je croupis; si tu me mordais à la joue avec tes dents de rat et que tu me communiquasses ton venin et ta rage, vieille sorcière au chef branlant; si la mort de quelqu'un pouvait être ma vie; - si le dernier battement du coeur d'un ennemi se tordant sous mon pied pouvait faire passer dans ma chevelure des frissons délicieux, et si l'odeur de son sang devenait plus douce à mes narines altérées que l'arôme des fleurs, oh! que volontiers je renoncerais à l'amour, et que je m'estimerais heureux!
Étreintes mortelles, morsures de tigre, enlacements de boa, pieds d'éléphant posés sur une poitrine qui craque et s'aplatit, queue acérée du scorpion, jus laiteux de l'euphorbe, kriss ondulés du Javan, lames qui brillez la nuit, et vous éteignez dans le sang, c'est vous qui remplacerez pour moi les roses effeuillées, les baisers humides et les enlacements de l'amour!
Je n'aime rien, ai-je dit, hélas! j'ai peur maintenant d'aimer quelque chose. - Il vaudrait cent mille fois mieux haïr que d'aimer comme cela! - Le type de beauté que je rêvais depuis si longtemps, je l'ai rencontré. - J'ai trouvé le corps de mon fantôme; je l'ai vu, il m'a parlé, je lui ai touché la main, il existe; ce n'est pas une chimère. Je savais bien que je ne pouvais me tromper, et que mes pressentiments ne mentaient jamais. - Oui, Silvio, je suis à côté du rêve de ma vie; - ma chambre est ici, la sienne est là; je vois trembler d'ici le rideau de sa fenêtre et la lumière de sa lampe. Son ombre vient de passer sur le rideau: dans une heure nous allons souper ensemble.
Ces belles paupières turques, ce regard limpide et profond, cette chaude couleur d'ambre pâle, ces longs cheveux noirs lustrés, ce nez d'une coupe fine et fière, ces emmanchements et ces extrémités délices et sveltes à la manière du Parmeginiano, ces délicates sinuosités, cette pureté d'ovale qui donnent tant d'élégance et d'aristocratie à une tête, tout ce que je voulais, ce que j'aurais été heureux de trouver disséminé dans cinq ou six personnes, j'ai tout cela réuni dans une seule personne!
Ce que j'adore le plus entre toutes les choses du monde, - c'est une belle main. - Si tu voyais la sienne! quelle perfection! comme elle est d'une blancheur vivace! quelle mollesse de peau! quelle pénétrante moiteur! comme le bout de ses doigts est admirablement effilé! comme l'oeil de ses ongles se dessine nettement! quel poli et quel éclat! on dirait des feuilles intérieures d'une rose, - les mains d'Anne d'Autriche, si vantées, si célébrées, ne sont, à celles-là, que des mains de gardeuse de dindons ou de laveuse de vaisselle. - Et puis quelle grâce, quel art dans les moindres mouvements de cette main! comme ce petit doigt se replie gracieusement et se tient un peu écarté de ses grands frères! - La pensée de cette main me rend fou, et fait frémir et brûler mes lèvres. - Je ferme les yeux pour ne plus la voir; mais du bout de ses doigts délicats elle me prend les cils et m'ouvre les paupières, fait passer devant moi mille visions d'ivoire et de neige.
Ah! sans doute, c'est la griffe de Satan qui s'est gantée de cette peau de satin; - c'est quelque démon railleur qui se joue de moi; - il y a ici du sortilège. - C'est trop monstrueusement impossible.
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