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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

THEODORE. - Vous le savez, Rosette, et voilà en quoi vous êtes plus heureuse que moi, car je ne le sais
pas. Il s'agite en moi beaucoup de désirs vagues qui se confondent ensemble, et en enfantent d'autres qui

les dévorent ensuite. Mes désirs sont une nuée d'oiseaux qui tourbillonnent et voltigent sans but; le vôtre

est un aigle qui a les yeux sur le soleil, et que le manque d'air empêche de se soulever sur ses ailes

déployées. - Ah! si je pouvais savoir ce que je veux; si l'idée qui me poursuit se dégageait nette et précise

du brouillard qui l'entoure; si l'étoile favorable ou fatale apparaissait au fond de mon ciel; si la lueur que

je dois suivre venait à rayonner dans la nuit, feu follet perfide ou phare hospitalier; si ma colonne de feu

marchait devant moi, fût-ce à travers un désert sans manne et sans fontaines; si je savais où je vais,

dussé-je n'aboutir qu'à un précipice! - j'aimerais mieux ces courses insensées de chasseurs maudits, par

les fondrières et les halliers, que ce piétinement absurde et monotone. Vivre ainsi, c'est faire un métier

pareil à celui de ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent la roue de quelque puits, et font des milliers

de lieues sans rien voir et sans changer de place. - Il y a assez longtemps que je tourne, et le seau devrait

bien être remonté.

ROSETTE. - Vous avez avec d'Albert beaucoup de points de ressemblance, et, quand vous parlez, il me
semble quelquefois que ce soit lui qui parle. - Je ne doute pas que, lorsque vous le connaîtrez plus, vous

ne vous attachiez beaucoup à lui; vous ne pouvez manquer de vous convenir. - Il est travaillé, comme

vous, de ces élans sans but; il aime immensément sans savoir quoi, il voudrait monter au ciel, car la terre

lui paraît un escabeau bon à peine pour un de ses pieds, et il a plus d'orgueil que Lucifer avant sa chute.

THEODORE. - J'avais d'abord eu peur que ce ne fût un de ces poètes comme il y en a tant, et qui ont
chassé la poésie de la terre, un de ces enfileurs de perles fausses qui ne voient au monde que la dernière

syllabe des mots, et qui, lorsqu'ils ont fait rimer ombre avec sombre, flamme avec

âme, et Dieu avec lieu, se croisent consciencieusement les bras et les jambes, et

permettent aux sphères d'accomplir leur révolution.

ROSETTE. - Il n'est point de ceux-là. Ses vers sont au-dessous de lui, et ne le contiennent pas. On
prendrait, d'après ce qu'il a fait, une idée très fausse de sa personne; son véritable poème, c'est lui, et je ne

sais pas s'il en fera jamais d'autre. - Il a au fond de son âme un sérail de belles idées qu'il entoure d'un

triple mur, et dont il est plus jaloux que jamais sultan ne le fut de ses odalisques. - Il ne met dans ses vers

que celles dont il ne se soucie pas ou dont il est rebuté; c'est la porte par où il les chasse, et le monde n'a

que ce dont il ne veut plus.

THEODORE. - Je conçois cette jalousie et cette pudeur. - De même bien des gens ne conviennent de
l'amour qu'ils ont eu que lorsqu'ils ne l'ont plus, et de leurs maîtresses que lorsqu'elles sont mortes.

ROSETTE. - L'on a tant de peine à posséder quelque chose en propre dans ce monde! tout flambeau
attire tant de papillons, tout trésor attire tant de voleurs! - J'aime ces silencieux qui emportent leur idée

dans leur tombe et ne la veulent point livrer aux sales baisers et aux impudiques attouchements de la

foule. Ces amoureux me plaisent qui n'écrivent le nom de leur maîtresse sur aucune écorce, qui ne le

confient à aucun écho, et qui, en dormant, sont poursuivis de cette crainte qu'un rêve ne le leur fasse

prononcer. Je suis de ce nombre; je n'ai pas dit ma pensée, et nul ne saura mon amour... Mais voici qu'il

est bientôt onze heures, mon cher Théodore, et je vous empêche de prendre un repos dont vous devez

avoir besoin. Quand il faut que je vous quitte, j'éprouve toujours un serrement de coeur, et il me semble

que c'est la dernière fois que je vous verrai. Je retarde le plus que je peux; mais il faut bien s'en aller à la

fin. Allons, adieu, car j'ai peur que d'Albert ne me cherche; adieu, ami.

Théodore lui mit le bras autour de la taille, et la conduisit ainsi jusqu'à la porte: là il s'arrêta, et la suivit

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