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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
Cependant j'ai touché quelquefois le fond de celui-ci en quelques endroits, et le plomb a rapporté tantôt de la boue, tantôt de beaux coquillages, mais le plus souvent de la boue et des débris de coraux mêlés ensemble. - Quant à son opinion sur moi, elle a beaucoup varié; il a commencé d'abord par où les autres finissent, il m'a méprisée; les jeunes gens qui ont l'imagination vive sont sujets à cela. - Il y a toujours une chute énorme dans le premier pas qu'ils font, et le passage de leur chimère à la réalité ne peut se faire sans secousse. - Il me méprisait, et je l'amusais; maintenant il m'estime, et je l'ennuie. - Aux premiers jours de notre liaison, il n'a vu dans moi que le côté banal, et je pense que la certitude de ne pas éprouver de résistance était pour beaucoup dans sa détermination. Il paraissait extrêmement empressé d'avoir une affaire, et je crus d'abord que c'était une de ces plénitudes de coeur qui ne cherchent qu'à déborder, un de ces amours vagues que l'on a dans le mois de mai de la jeunesse, et qui font qu'à défaut de femmes on entourerait les troncs d'arbres avec ses bras, et qu'on embrasserait les fleurs et le gazon des prairies. - Mais ce n'était pas cela; - il ne passait à travers moi que pour arriver à autre chose. J'étais un chemin pour lui, et non un but. - Sous les fraîches apparences de ses vingt ans, sous le premier duvet de l'adolescence, il cachait une corruption profonde. Il était piqué au coeur; - c'était un fruit qui ne renfermait que de la cendre. Dans ce corps jeune et vigoureux s'agitait une âme aussi vieille que Saturne, - une âme aussi incurablement malheureuse qu'il en fut jamais. - Je vous avoue, Théodore, que je fus effrayé et que le vertige faillit me prendre en me penchant sur les noires profondeurs de cette existence. - Vos douleurs et les miennes ne sont rien, comparées à celles-là. - -Si je l'avais plus aimé, je l'aurais tué. - Quelque chose l'attire et l'appelle invinciblement qui n'est pas de ce monde ni en ce monde, et il ne peut avoir de repos ni jour ni nuit; et, comme l'héliotrope dans une cave, il se tord pour se tourner vers le soleil qu'il ne voit pas. - C'est un de ces hommes dont l'âme n'a pas été trempée assez complètement dans les eaux du Léthé avant d'être liée à son corps, et qui garde du ciel dont elle vient des réminiscences d'éternelle beauté qui la travaillent et la tourmentent, qui se souvient qu'elle a eu des ailes, et qui n'a plus que des pieds. - Si j'étais Dieu, je priverais de poésie pendant deux éternités l'ange coupable d'une pareille négligence. - Au lieu d'avoir à bâtir un château de cartes brillamment coloriées pour abriter pendant un printemps une blonde et jeune fantaisie, il fallait élever une tour plus haute que les huit temples superposés de Bélus. - Je n'étais pas de force, je fis semblant de ne pas l'avoir compris, et je le laissai ramper sur ses ailes et chercher un sommet d'où il pût s'élancer dans l'espace immense. - Il croit que je n'ai rien aperçu de tout cela, parce que je me suis prêtée à tous ses caprices sans avoir l'air d'en soupçonner le but. - J'ai voulu, ne pouvant le guérir, et j'espère qu'il m'en sera un jour tenu compte devant Dieu, lui donner au moins ce bonheur de croire qu'il avait été passionnément aimé. Il m'inspirait assez de pitié et d'intérêt pour aisément pouvoir prendre avec lui un ton et des manières assez tendres pour lui faire illusion. J'ai joué mon rôle en comédienne consommée; j'ai été enjouée et mélancolique, sensible et voluptueuse; j'ai feint des inquiétudes et des jalousies; j'ai versé de fausses larmes, et j'ai appelé sur mes lèvres des essaims de sourires composés. - J'ai paré ce mannequin d'amour des plus brillantes étoffes; je l'ai fait promener dans les allées de mes parcs; j'ai invité tous mes oiseaux à chanter sur son passage, et toutes mes fleurs dahlias et daturas à le saluer en inclinant la tête; je lui ai fait traverser mon lac sur le dos argenté de mon cygne chéri; je me suis cachée dedans, et je lui ai prêté ma voix, mon esprit, ma beauté, ma jeunesse, et je lui ai donné une apparence si séduisante que la réalité ne valait pas mon mensonge. Quand le temps sera venu de briser en éclats cette creuse statue, je le ferai de manière à ce qu'il croie que tout le tort est de mon côté et à lui en épargner le remords. - C'est moi qui donnerai le coup d'épinglé par où doit s'échapper le vent dont ce ballon est plein. - N'est-ce pas là une sainte prostitution et une honorable tromperie? J'ai dans une urne de cristal quelques larmes que j'ai recueillies au moment où elles allaient tomber. - Voilà mon écrin et mes diamants, et je les présenterai à l'ange qui me viendra prendre pour m'emmener à Dieu.
THEODORE. - Ce sont les plus beaux qui puissent briller au cou d'une femme. Les parures d'une reine
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