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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin
Théodore! j'aurais été vertueuse et chaste, j'aurais été digne de vous: au lieu de cela, je laisserai (si quelqu'un se souvient de moi) la réputation d'une femme galante, d'une espèce de courtisane qui n'avait de différent de celle du ruisseau que le rang et la fortune. - J'étais née avec les plus hautes inclinations; mais rien ne déprave comme de ne pas être aimée. - Beaucoup me méprisent qui ne savent pas ce qu'il m'a fallu souffrir pour arriver où j'en suis. - Étant sûre de ne jamais appartenir à celui que je préférais entre tous, je me suis laissée aller au courant, je n'ai pas pris la peine de défendre un corps qui ne pouvait être à vous. - Pour mon coeur, personne ne l'a eu et ne l'aura jamais. - Il est à vous, quoique vous l'ayez brisé; - et, différente de la plupart des femmes qui se croient honnêtes, pourvu qu'elles n'aient pas passé d'un lit dans un autre, quoique j'aie prostitué ma chair, j'ai toujours été fidèle d'âme et de coeur à votre pensée. - Au moins, j'aurai fait quelques heureux, j'aurai envoyé danser autour de quelques chevets de blanches illusions. J'ai trompé innocemment plus d'un noble coeur; j'ai été si misérable d'être rebutée par vous que j'ai toujours été épouvantée à l'idée de faire subir un pareil supplice à quelqu'un. - C'est le seul motif de bien des aventures qu'on a attribuées à un pur esprit de libertinage! - Moi! du libertinage! Ô monde! - Si vous saviez, Théodore, combien il est profondément douloureux de sentir qu'on a manqué sa vie, que l'on a passé à côté de son bonheur, de voir que tout le monde se méprend sur votre compte et qu'il est impossible de faire changer l'opinion qu'on a de vous, que vos plus belles qualités sont tournées en défaut, vos plus pures essences en noirs poisons, qu'il n'a transpiré de vous que ce que vous aviez de mauvais; d'avoir trouvé les portes toujours ouvertes pour vos vices et toujours fermées pour vos vertus, et de n'avoir pu amener à bien, parmi tant de ciguës et d'aconits, un seul lis ou une seule rose! vous ne savez pas cela, Théodore.
THEODORE. - Hélas! hélas! ce que vous dites là, Rosette, est l'histoire de tout le monde; la meilleure partie de nous est celle qui reste en nous, et que nous ne pouvons produire. - Les poètes sont ainsi. - Leur plus beau poème est celui qu'ils n'ont pas écrit; ils emportent plus de poèmes dans la bière qu'ils n'en laissent dans leur bibliothèque.
ROSETTE. - J'emporterai mon poème avec moi.
THEODORE. - Et moi, le mien. - Qui n'en a fait un dans sa vie? qui est assez heureux ou assez malheureux pour n'avoir pas composé le sien dans sa tête ou dans son coeur? - Des bourreaux en ont peut-être fait qui sont tout humides des pleurs de la plus douce sensibilité; des poètes en ont peut-être fait aussi qui eussent convenu à des bourreaux, tant ils sont rouges et monstrueux.
ROSETTE. - Oui. - On pourrait mettre des roses blanches sur ma tombe. - J'ai eu dix amants, - mais je suis vierge, et mourrai vierge. Bien des vierges, sur les fosses desquelles il neige à perpétuité du jasmin et des fleurs d'oranger, étaient de véritables Messalines.
THEODORE. - Je sais ce que vous valez, Rosette.
ROSETTE. - Vous seul au monde avez vu ce que je suis; car vous m'avez vue sous le coup d'un amour bien vrai et bien profond, puisqu'il est sans espoir; et qui n'a pas vu une femme amoureuse ne peut pas dire ce qu'elle est; c'est ce qui me console dans mes amertumes.
THEODORE. - Et que pense de vous ce jeune homme qui, aux yeux du monde, est aujourd'hui votre amant?
ROSETTE. - La pensée d'un amant est un gouffre plus profond que la baie de Portugal, et il est bien difficile de dire ce qu'il y a au fond d'un homme; la sonde serait attachée à une corde de cent mille toises de longueur, et on la déviderait jusqu'au bout, qu'elle filerait toujours sans rien rencontrer qui l'arrêtât.
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