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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

THEODORE. - Et peut-on savoir le nom de ce glorieux personnage?

ROSETTE. - Oh! mon Dieu, oui! il se nomme le chevalier d'Albert!

THEODORE. - Le chevalier d'Albert! il me semble que c'est un jeune homme qui était sur le balcon
quand je suis descendu de cheval.

ROSETTE. - Précisément.

THEODORE. - Et qui m'a regardé avec tant d'attention.

ROSETTE. - Lui-même.

THEODORE. - Il est assez bien. - Et il ne m'a pas fait oublier?

ROSETTE. - Non. Vous n'êtes pas malheureusement de ceux qu'on oublie.

THEODORE. - Il vous aime fort sans doute?

ROSETTE. - Je ne sais trop. - Il y a des moments où l'on croirait qu'il m'aime beaucoup; mais au fond il
ne m'aime pas, et il n'est pas loin de me haïr, car il m'en veut de ce qu'il ne peut m'aimer. - Il a fait

comme plusieurs autres plus expérimentés que lui; il a pris un goût vif pour de la passion, et s'est trouvé

tout surpris et tout désappointé quand son désir a été assouvi. - C'est une erreur que, parce que l'on a

couché ensemble, on se doit réciproquement adorer.

THEODORE. - Et que comptez-vous faire de ce susdit amoureux qui ne l'est pas?

ROSETTE. - Ce qu'on fait des anciens quartiers de lune ou des modes de l'an passé. - Il n'est pas assez
fort pour me quitter le premier, et, quoiqu'il ne m'aime pas dans le sens véritable du mot, il tient à moi

par une habitude de plaisir, et ce sont celles-là qui sont les plus difficiles à rompre. - Si je ne l'aide pas, il

est capable de s'ennuyer consciencieusement avec moi jusqu'au jour du jugement dernier, et même

au-delà; car il a en lui le germe de toutes les nobles qualités; et les fleurs de son âme ne demandent qu'à

s'épanouir au soleil de l'éternel amour. - Réellement, je suis fâchée de n'avoir pas été le rayon pour lui. -

De tous mes amants que je n'ai pas aimés, c'est celui que j'aime le plus; - et, si je n'étais aussi bonne que

je le suis, je ne lui rendrais pas sa liberté, et je le garderais encore. - C'est ce que je ne ferai pas; - j'achève

en ce moment-ci de l'user.

THEODORE. - Combien cela durera-t-il?

ROSETTE. - Quinze jours, trois semaines, mais à coup sûr moins que cela n'eût duré si vous n'étiez pas
venu. - Je sais que je ne serai jamais votre maîtresse. - Il y a, dites-vous, pour cela une raison inconnue à

laquelle je me rendrais s'il vous était permis de me la révéler. Ainsi donc toute espérance de ce côté me

doit être interdite, et cependant je ne puis me résoudre à être la maîtresse d'un autre quand vous êtes là: il

me semble que c'est une profanation, et que je n'ai plus le droit de vous aimer.

THEODORE. - Gardez celui-ci pour l'amour de moi.

ROSETTE - Si cela vous fait plaisir, je le ferai. - Ah! si vous avez pu être à moi, combien ma vie eût été
différente de ce qu'elle a été! - Le monde a une bien fausse idée de moi, et j'aurai passé sans que nul se

soit douté de ce que j'étais, - excepté vous, Théodore, le seul qui m'ayez comprise, et qui m'ayez été

cruel. - Je n'ai jamais désiré que vous pour amant, et je ne vous ai pas eu. - Si vous m'aviez aimée, ô

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