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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

dans la chambre d'un beau cavalier.

- Théodore! dit Rosette.

Théodore leva le doigt et le posa sur sa lèvre de manière à figurer la statue du silence, et, lui montrant
l'enfant qui dormait, il la fit passer dans la pièce voisine.

- Théodore, reprit Rosette qui semblait trouver des douceurs singulières à répéter ce nom, et chercher en
même temps à rallier ses idées, - Théodore, continua-t-elle sans quitter la main que le jeune homme lui

avait présentée pour la conduire à son fauteuil, - vous nous êtes donc enfin revenu? Qu'avez-vous fait

tout ce temps? où êtes-vous allé? - Savez-vous qu'il y a six mois que je ne vous ai vu? Ah! Théodore,

cela n'est pas bien; on doit aux gens qui nous aiment, même quand on ne les aime pas, quelques égards et

quelque pitié.

THEODORE. - Ce que j'ai fait? - Je ne sais. - J'ai été et je suis venu, j'ai dormi et j'ai veillé, j'ai chanté et
j'ai pleuré, j'ai eu faim et soif, j'ai eu trop chaud et trop froid, je me suis ennuyé, j'ai de l'argent de moins

et six mois de plus, j'ai vécu, voilà tout. - Et vous, qu'avez-vous fait?

ROSETTE. - Je vous ai aimé.

THEODORE. - Vous n'avez fait que cela?

ROSETTE. - Oui, absolument. J'ai mal employé mon temps, n'est-ce pas?

THEODORE. - Vous auriez pu l'employer mieux, ma pauvre Rosette; par exemple, à aimer quelqu'un
qui pût vous rendre votre amour.

ROSETTE. - Je suis désintéressée en amour comme en tout. - Je ne prête pas de l'amour à usure; c'est un
pur don que je fais.

THEODORE. - Vous avez là une vertu bien rare, et qui ne peut naître que dans une âme choisie. J'ai
désiré bien souvent pouvoir vous aimer, du moins comme vous le voudriez; mais il y a entre nous un

obstacle insurmontable, et que je ne puis vous dire - Avez-vous eu un autre amant depuis que je vous ai

quittée?

ROSETTE. - J'en ai eu un que j'ai encore.

THEODORE. - Quelle espèce d'homme est-ce?

ROSETTE. - Un poète.

THEODORE. - Diable! quel est ce poète, et qu'a-t-il fait?

ROSETTE. - Je ne sais trop, une manière de volume que personne ne connaît, et que j'ai essayé de lire un
soir.

THEODORE. - Ainsi donc vous avez pour amant un poète inédit. - Cela doit être curieux. - A-t-il des
trous au coude, du linge sale et des bas en vis de pressoir?

ROSETTE. - Non; il se met assez bien, se lave les mains, et n'a pas de tache d'encre au bout du nez. C'est
un ami de C***; je l'ai rencontré chez madame de Thémines, vous savez, une grande femme qui fait

l'enfant et se donne de petits airs d'innocence.

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