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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

résulter que d'une organisation particulière; c'est comme un enfant de six mois qui trouverait le lait de sa
nourrice fade et qui ne voudrait téter que de l'eau-de-vie. - Je suis aussi las que si j'avais exécuté toutes

les prodigiosités de Sardanapale, et cependant ma vie a été fort chaste et tranquille en apparence: c'est

une erreur de croire que la possession soit la seule route qui mène à la satiété. On y arrive aussi par le

désir, et l'abstinence use plus que l'excès. - Un désir tel que le mien est quelque chose d'autrement

fatigant que la possession. Son regard parcourt et pénètre l'objet qu'il veut avoir et qui rayonne au- dessus

de lui plus promptement et plus profondément que s'il y touchait: qu'est-ce que l'usage lui apprendrait de

plus? quelle expérience peut équivaloir à cette contemplation constante et passionnée?

J'ai traversé tant de choses, quoique j'aie fait le tour de bien peu, qu'il n'y a plus que les sommets les plus
escarpés qui me tentent. - Je suis attaqué de cette maladie qui prend aux peuples et aux hommes puissants

dans leur vieillesse: - l'impossible. - Tout ce que je peux faire n'a pas le moindre attrait pour moi. -

Tibère, Caligula, Néron, grands Romains de l'empire, ô vous que l'on a si mal compris, et que la meute

des rhéteurs poursuit de ses aboiements, je souffre de votre mal et je vous plains de tout ce qui me reste

de pitié! Moi aussi je voudrais bâtir un pont sur la mer et paver les flots; j'ai rêvé de brûler des villes pour

illuminer mes fêtes; j'ai souhaité d'être femme pour connaître de nouvelles voluptés. - Ta maison dorée, ô

Néron! n'est qu'une étable fangeuse à côté du palais que je me suis élevé; ma garde-robe est mieux

montée que la tienne, Héliogabale, et bien autrement splendide. - Mes cirques sont plus rugissants et plus

sanglants que les vôtres, mes parfums plus âcres et plus pénétrants, mes esclaves plus nombreux et mieux

faits; j'ai aussi attelé à mon char des courtisanes nues, j'ai marché sur les hommes d'un talon aussi

dédaigneux que vous. - Colosses du monde antique, il bat sous mes faibles côtés un coeur aussi grand

que le vôtre, et, à votre place, ce que vous avez fait je l'aurais fait et peut-être davantage. Que de Babels

j'ai entassées les unes sur les autres pour atteindre le ciel, souffleter les étoiles et cracher de là sur la

création! Pourquoi donc ne suis-je pas Dieu, - puisque je ne puis être homme?

Oh! je crois qu'il faudra cent mille siècles de néant pour me reposer de la fatigue de ces vingt années de
vie - Dieu du ciel, quelle pierre roulerez-vous sur moi? dans quelle ombre me plongerez-vous? à quel

Léthé me ferez-vous boire? sous quelle montagne enterrerez-vous le Titan? Suis-je destiné à souffler un

volcan par ma bouche et à faire des tremblements de terre en me changeant de côté?

Quand je pense à cela, que je suis né d'une mère si douce, si résignée, de goûts et de moeurs si simples, je
suis tout surpris de ne pas avoir fait éclater son ventre quand elle me portait. Comment se fait-il

qu'aucune de ses pensées, calmes et pures, n'ait passé dans mon corps avec le sang qu'elle m'a transmis?

et pourquoi faut-il que je ne sois fils que de sa chair et non de son esprit? La colombe a fait un tigre qui

voudrait pour proie à ses griffes la création tout entière.

J'ai vécu dans le milieu le plus calme et le plus chaste. Il est difficile de rêver une existence enchâssée
aussi purement que la mienne. Mes années se sont écoulées, à l'ombre du fauteuil maternel, avec les

petites soeurs et le chien de la maison. Je n'ai vu autour de moi que de bonnes têtes douces et tranquilles

de vieux domestiques blanchis à notre service et en quelque sorte héréditaires, de parents ou d'amis

graves et sentencieux, vêtus de noir, qui posaient leurs gants l'un après l'autre sur le bord de leur chapeau;

quelques tantes d'un certain âge, grassouillettes, proprettes, discrètes, avec du linge éblouissant, des jupes

grises, des mitaines de filet, et les mains sur la ceinture comme des personnes qui sont de religion; des

meubles sévères jusqu'à la tristesse, des boiseries de chêne nu, des tentures de cuir, tout un intérieur d'une

couleur sobre et étouffée, comme en ont fait certains maîtres flamands. - Le jardin était humide et

sombre; le buis qui en dessinait les compartiments, le lierre qui recouvrait les murs et quelques sapins

aux bras pelés étaient chargés d'y représenter de la verdure et y réussissaient assez mal; la maison de

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