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Théophile Gautier - Mademoiselle de Maupin

les faire couper sur l'original. - La férocité de Caligula, détournée en ce sens, me semblerait presque
louable.

La seule chose au monde que j'ai enviée avec quelque suite, c'est d'être beau. - Par beau j'entends aussi
beau que Paris ou Apollon. N'être point difforme, avoir des traits à peu près réguliers, c'est-à-dire avoir le

nez au milieu de la figure, ni camard, ni crochu, des yeux qui ne soient ni rouges ni éraillés, une bouche

convenablement fendue, cela n'est pas être beau: à ce compte, je le serais, et je me trouve aussi éloigné de

l'idée que je me forme de la beauté virile que si j'étais un de ces jaquemarts qui frappent l'heure sur les

clochers; j'aurais une montagne sur chaque épaule, les jambes torses d'un basset, le nez et le museau d'un

singe que j'y ressemblerais autant. - Bien des fois je me regarde, des heures entières, dans le miroir avec

une fixité et une attention inimaginables, pour voir s'il n'est pas survenu quelque amélioration dans ma

figure; j'attends que les lignes fassent un mouvement et se redressent ou s'arrondissent avec plus de

finesse et de pureté, que mon oeil s'illumine et nage dans un fluide plus vivace, que la sinuosité qui

sépare mon front de mon nez se comble, et que mon profil prenne ainsi le calme et la simplicité du profil

grec, et je suis toujours très surpris que cela n'arrive pas. J'espère toujours qu'un printemps ou l'autre je

me dépouillerai de cette forme que j'ai, comme un serpent qui laisse sa vieille peau. - Dire qu'il faudrait si

peu de chose pour que je sois beau, et que je ne le serai jamais! Quoi donc! une demi-ligne, un centième,

un millième de ligne de plus ou de moins dans un endroit ou dans un autre, un peu moins de chair sur cet

os, un peu plus sur celui-ci, - un peintre, un statuaire auraient rajusté cela en une demi-heure. Qu'est-ce

que cela faisait aux atomes qui me composent de se cristalliser de telle ou telle façon? En quoi

importait-il à ce contour de sortir ici et de rentrer là, et où était la nécessité que je fusse ainsi et pas

autrement? - En vérité, si je tenais le hasard à la gorge, je crois que je l'étranglerais. - Parce qu'il a plu à

une misérable parcelle de je ne sais quoi de tomber je ne sais où et de se coaguler bêtement en la gauche

figure qu'on me voit, je serai éternellement malheureux! N'est-ce pas la plus sotte et la plus misérable

chose du monde? Comment se fait-il que mon âme, avec l'ardent désir qu'elle en a, ne puisse laisser

tomber à plat la pauvre charogne qu'elle fait tenir debout, et aller animer une de ces statues dont l'exquise

beauté l'attriste et la ravit? Il y a deux ou trois personnes que j'assassinerais avec délices, en ayant soin

toutefois de ne pas les meurtrir ni les gâter, si je possédais le mot qui fait transmigrer les âmes d'un corps

à l'autre. - Il m'a toujours semblé que, pour faire ce que je veux (et je ne sais pas ce que je veux), j'avais

besoin d'une très grande et très parfaite beauté, et je m'imagine que, si je l'avais, ma vie, qui est si

enchevêtrée et si tiraillée, aurait été d'elle-même.

On voit tant de belles figures dans les tableaux! - pourquoi aucune de celles-là n'est-elle la mienne? - tant
de têtes charmantes qui disparaissent sous la poussière et la fumée du temps au fond des vieilles galeries!

Ne vaudrait-il pas mieux qu'elles quittassent leurs cadres et vinssent s'épanouir sur mes épaules? La

réputation de Raphaël souffrirait-elle beaucoup si un de ces anges qu'il fait voler par essaims dans

l'outremer de ses toiles m'abandonnait son masque pour trente ans? Il y a tant d'endroits et des plus beaux

de ses fresques qui se sont écaillés et sont tombés de vétusté! On n'y prendrait pas garde. Que font autour

de ces murs ces beautés silencieuses que le vulgaire des hommes regarde à peine d'un regard distrait? et

pourquoi Dieu ou le hasard n'a-t-il pas l'esprit de faire ce dont un homme vient à bout avec quelques poils

emmanchés d'un bâton et quelques pâtes de différentes couleurs délayées sur une planche?

Ma première sensation devant une de ces têtes merveilleuses dont le regard peint semble vous traverser et
se prolonger à l'infini est le saisissement et une admiration qui n'est pas sans quelque terreur: mes yeux se

trempent, mon coeur bat; puis, quand je suis un peu familiarisé avec elle, et que je suis entré plus avant

dans le secret de sa beauté, je fais une comparaison tacite d'elle à moi; la jalousie se tord au fond de mon

âme en noeuds plus entortillés qu'une vipère, et j'ai toutes les peines du monde à ne pas me jeter sur la

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